Marcelo Rossi : le prêtre chanteur enflamme le Brésil

par Andrea Galli, article publié dans Avvenire, le quotidien de la conférence des évêques d’Italie

SÃO PAULO, BRÉSIL – Il reste encore bon nombre de finitions à effectuer, mais la croix de 42 mètres de haut est déjà arrivée et l’estrade où se trouve l’autel surmonté de l’image de Marie est installée. Les gens arrivent par petits groupes, ils s’agenouillent ici ou là sur les 6 000 mètres carrés de cette oasis de paix située dans la banlieue sud de la métropole brésilienne. Il s’agit du sanctuaire Theotokos ou Mãe de Deus, qui a été inauguré au mois de décembre dernier, au terme de près de cinq années de travaux. Cette arène, capable d’accueillir jusqu’à cent mille personnes, se présente comme un immense espace sans colonnes couvert d’un toit, conçu par l’architecte Ruy Ohtake.

C’est la plus grande église catholique du Brésil et de tout le continent sud-américain. Elle est le signe tangible du succès qui accompagne le prêtre qui l’a voulue et qui l’a réalisée, grâce à des dons et en y investissant l’argent qu’il a tiré de la commercialisation de ses disques et de ses livres : le père Marcelo Rossi, 44 ans, 1 mètre 94, physique d’athlète et regard doux.

Le père Marcelo est la figure emblématique du renouveau charismatique catholique au Brésil. En 2008, il est parvenu à réunir trois millions de personnes à l’autodrome de São Paulo pour un rassemblement placé sous le signe de la musique et de la prière, auquel ont participé Ivete Sangalo, Claudia Leite et d’autres stars de la musique légère brésilienne. Depuis 1998 jusqu’à aujourd’hui, ses albums lui ont permis d’obtenir à douze reprises un disque de platine, la récompense attribuée à un chanteur lorsque l’un de ses disques est vendu à plus d’un million d’exemplaires. Son dernier livre, « Ágape » a été, de très loin, le best-seller de 2011, avec des ventes qui ont atteint des sommets auxquels seul, dans le passé, Paulo Coelho était parvenu.

Ce fils charismatique, au sens littéral du terme, d’un couple de la moyenne bourgeoisie de São Paulo, s’éloigne de l’Église à l’adolescence ; il se consacre au sport et obtient à la fin de ses études le diplôme de professeur d’éducation physique. À 21 ans, troublé par une série de deuils familiaux, il médite sur les vanités de la vie, se rapproche des sacrements, fait mûrir sa vocation sacerdotale, entre au séminaire ; il est ordonné prêtre en 1994. Il ne tarde pas à se faire remarquer par ses homélies, par sa capacité à entraîner les fidèles et à occuper la scène dans sa paroisse du diocèse de Santo Amaro. Il se met en évidence à l’occasion d’un meeting qu’il organise sur le thème « Je suis heureux d’être catholique » et auquel participent 70 000 personnes. À partir de ce moment-là, sa vie est un crescendo. En 1998, il fait ses débuts comme chanteur et enregistre « Musique pour louer le Seigneur », qui se vend à 4 millions d’exemplaires et est suivi très rapidement par l’album « Un cadeau pour Jésus ».

En 1999, les fidèles qui accourent au rassemblement « Saudade oui, tristesse non » sont 600 000. En 2000, c’est la sortie de « Chansons pour un nouveau millénaire » et, en 2001, celle de « Paix », sur des musiques de Roberto Carlos. En 2002, l’évêque Antonio Figueiredo, celui qui l’a encouragé et protégé dans son apostolat hors normes, le nomme recteur du sanctuaire Terço Bizantino. En 2003, en plus de la sortie de son n-ième CD, le père Marcelo tourne son premier film, « Marie, mère de Dieu », qui connaît un très grand succès dans les salles de cinéma brésiliennes et se classe à la septième place pour les recettes. L’année suivante, il tourne un autre film, « Frères dans la foi », tandis que son nouveau portail sur internet fait un boom en matière de connexions. Puis il y a le spectacle impressionnant à l’autodrome d’Interlagos, en 2008, dont seront tirés deux DVD, qui figurent eux aussi parmi les meilleures ventes.

Comprendre les raisons d’un pareil succès n’est pas un exercice futile, parce que cela signifie aussi comprendre ce qui a évolué en profondeur dans le catholicisme brésilien à partir des années 90.

« J’ai retrouvé la foi – a déclaré le père Marcelo lors d’une interview – à un moment où l’Église était immergée dans les questions politiques, sous l’influence de la théologie de la libération. C’est une théologie qui a certainement joué un rôle positif pendant la dictature, mais elle a laissé un vide. J’avais perdu un cousin et j’étais à la recherche de la parole de Dieu mais, lorsque j’arrivais à l’église, j’entendais parler de politique. À partir de ce moment, j’ai compris ce que je devais faire ». C’est-à-dire revenir à l’essentiel, à l’annonce de l’Évangile, en utilisant les moyens de communication et en particulier la musique, le plus grand et le plus transversal des vecteurs d’émotions et de paroles dans la vie quotidienne des gens. Utiliser la musique pour capter la soif de Dieu et pour réveiller un amour pour l’Église, pour Marie, pour l’eucharistie, qui avait été corrodé par le prosélytisme de groupes et de groupuscules pentecôtistes.

Le résultat de cette intuition est aujourd’hui sous les yeux de tout le monde et il a fait du père Marcelo une personnalité aussi aimée du peuple catholique qu’elle est source de problèmes pour sa hiérarchie et pas seulement pour elle. Ce n’est pas un hasard si, en 2007, lors de la visite de Benoît XVI à São Paulo, sur la grande esplanade du Champ de Mars, on a fait entrer le père en scène aux toutes premières heures de la matinée, afin de ne pas créer de difficultés ou de mécontentements. Voir un prêtre qui galvanise les foules en chantant et en dansant, même s’il le fait avec dignité, c’est un spectacle qui est encore jugé indigeste par beaucoup de gens.

Et les libertés liturgiques que prend le père Marcelo – pas uniquement en ce qui concerne le choix des musiques utilisées pour les célébrations – vont bien au-delà du « canon romain ». De l’autre côté, ceux qui rêvaient d’un renouveau ecclésial à partir des communautés de base et de l’ »option préférentielle pour les pauvres » n’arrivent pas à comprendre comment une multitude de gens appartenant à toutes les classes sociales – parmi lesquels des indigents et des représentants du sous-prolétariat urbain – peut accourir à l’appel d’un prêtre qui parle « seulement » de questions spirituelles, de l’amour de Dieu, du pardon des péchés, de la joie que donne le christianisme dans les difficultés et les injustices de la vie.

Et ce n’est pas tout. Le père Marcelo est également un prêtre qui rappelle combien il est important de suivre fidèlement le magistère, de connaître et de défendre la doctrine catholique. Et qui, comme il l’a déclaré récemment, se sent plus à l’aise avec les fils spirituels d’Escrivà de Balaguer qu’avec les gens qui sont encore attachés aux utopies des frères Boff. En 2005, au synode des évêques consacré à l’eucharistie qui s’est tenu au Vatican, le cardinal Claudio Hummes, alors archevêque de São Paulo, est intervenu en assemblée pour déclarer ceci : « Au Brésil, le nombre de catholiques diminue en moyenne de 1 % par an. En 1991, les Brésiliens catholiques représentaient environ 83 % de la population ; aujourd’hui, selon de nouvelles études, ils en représentent à peine 67 %. Nous nous demandons avec angoisse : jusqu’à quand le Brésil restera-t-il un pays catholique ? On constate qu’aujourd’hui il y a déjà, pour chaque prêtre catholique, deux pasteurs protestants, appartenant pour la plupart aux Églises pentecôtistes ». La conférence des évêques du Brésil connaît les risques que comporte une pastorale qui peut facilement glisser dans le sentimentalisme et qui risque d’imiter les comportements des évangélistes ; mais elle est consciente du fait que l’expérience du père Marcelo Rossi a une importance cruciale, parce que c’est la première réaction de masse à une érosion du catholicisme qui atteint des proportions historiques.

Et ce prêtre athlétique qui a créé, au service de la nouvelle évangélisation, une structure comportant un millier de collaborateurs, qui est parvenu tout seul à obtenir de longs passages sur « Globo », la principale chaîne de télévision du pays, n’est plus seul de son espèce, bien au contraire. Sur ses traces sont apparus d’autres prêtres-chanteurs-écrivains aux nombreux fidèles, tels que Fábio de Melo, prêtre dehonien, ou Hewaldo Trevisan, lui aussi curé d’une paroisse de São Paulo, ou encore Reginaldo Manzotti. Ils ont tous la quarantaine, une belle prestance, la parole inspirée et, détail curieux, ils ont tous, ou presque, des origines italiennes. Peut-être figureront-ils parmi les protagonistes des prochaines Journées Mondiales de la Jeunesse, qui auront lieu à Rio de Janeiro.