Discerner les signes sensibles d’une expérience spirituelle

SAINT JEAN DE LA CROIX, MONTÉE DU CARMEL, LIVRE II, CHAPITRE 11

Obstacles et dommages qui peuvent résulter des connaissances reçues par l’entendement au moyen des représentations surnaturelles, offertes aux sens corporels. — comment l’âme doit se comporter par rapport à ces connaissances.

1. Nous avons mentionné tout d’abord, au chapitre précédent les connaissances qui arrivent à l’entendement par voie naturelle. Comme nous en avons parlé au livre 1, alors que nous acheminions l’âme vers la nuit du sens, et que nous avons donné là les avis opportuns, nous n’y reviendrons pas ici.

Nous traiterons dans ce chapitre des connaissances et des perceptions que l’entendement reçoit surnaturellement par l’entremise des sens corporels extérieurs : en voyant, en entendant, en sentant, en goûtant et en touchant. Il arrive aux personnes spirituelles de percevoir des objets surnaturels par ces différentes voies.

Ce sont des apparitions de personnages de l’autre vie : des saints, des bons ou des mauvais anges ; ou bien des lumières, des splendeurs extraordinaires.

Ce sont des paroles qu’on entend, tantôt prononcées par les personnes qui apparaissent, tantôt dites sans que l’on sache qui les prononce.

Ce sont des parfums très suaves qui frappent l’odorat, et dont on ignore la provenance.

Ce sont des saveurs agréables qui flattent le goût.

Ce sont des délices qui viennent par le sens du toucher : on dirait alors que la moelle des os fleurit et répand la jouissance, qu’elle est baignée dans les délices. C’est ce que l’on nomme, onction de l’esprit. Chez les âmes pures, cette onction se répand de l’esprit sur les membres du corps.

Ces jouissances sensibles sont très fréquentes chez les spirituels : elles procèdent de la dévotion et de la consolation sensibles, elles se manifestent plus ou moins selon les personnes, et d’une manière spéciale à chacune.

2. Bien que ces jouissances répandues dans les sens corporels puissent venir de Dieu, on ne doit jamais s’y fier ni les admettre : ceci est bien à noter. Tout au contraire, il faut les fuir absolument, sans examiner si elles procèdent du bon ou du mauvais esprit. Plus elles sont extérieures et corporelles, plus il est douteux que Dieu en soit l’auteur.

En effet, le propre de Dieu est de se communiquer ordinairement à l’esprit, et dans les communications de cette nature il y a pour l’âme plus de profit et de sécurité que dans les communications sensibles. Ces dernières sont d’ordinaire pleines de périls et exposées à la tromperie. Alors, c’est le sens corporel qui devient juge et estimateur des choses spirituelles, et il se figure celles-ci telles qu’il les sent, tandis qu’elles en sont aussi dissemblables que le corps l’est de l’âme, et la sensualité de la raison. Par le fait, le sens corporel est aussi ignorant par rapport aux choses spirituelles, qu’une bête de somme l’est à l’égard des choses raisonnables, et même davantage.

3. Aussi celui qui donne son estime à ces choses sensibles s’égare notablement et se met en grand danger d’être trompé. A tout le moins, il y rencontre un obstacle absolu à son élévation aux choses spirituelles.

Il y a toujours lieu de redouter que ces effets surnaturels soient plutôt l’œuvre du démon que celle de Dieu, l’esprit mauvais ayant plus de pouvoir sur les choses extérieures et corporelles que sur les intérieures, et y dressant plus facilement ses pièges.

4. D’ailleurs, plus les représentations et les phénomènes sont extérieurs, moins ils sont profitables à la vie intérieure de l’esprit, à cause de la grande distance et disproportion qu’il y a entre ce qui est corporel et ce qui est spirituel.

Il est vrai que si ces choses ont Dieu pour auteur, quelque effet de grâce est produit, mais en bien moindre degré que si elles étaient spirituelles et intérieures. Aussi engendrent-elles très facilement dans l’âme l’erreur, la présomption et la vanité. De plus, étant très palpables et très matérielles, elles émeuvent beaucoup les sens. L’âme, étant portée à les croire d’autant plus précieuses qu’elles sont plus sensibles, s’y attache et quitte la foi, sa conductrice assurée, se figurant que cette lumière sensible sera le guide et le moyen qui la conduira au terme, c’est-à-dire à l’union avec Dieu, objet de ses désirs.

Et plus elle fait cas de ces sortes de choses, plus elle se prive de la voie et du moyen véritable, qui est la foi.

5. D’autre part, se voyant favorisée de ces effets extraordinaires, elle en prend secrètement bonne opinion d’elle-même, se figurant être quelque chose aux yeux de Dieu, ce qui est contraire à l’humilité. Le démon, de son côté, est très habile à lui souffler une secrète satisfaction d’elle-même, et parfois cette satisfaction est très manifeste.

Quelquefois c’est le démon lui-même qui présente ces objets surnaturels aux sens : il offre aux regards des images de saints, des splendeurs éclatantes, à l’ouïe des paroles mystérieuses, à l’odorat des odeurs très suaves, au palais des saveurs, au toucher des jouissances, afin que, les ayant alléchés, il les entraîne dans de grands maux.

Ces sortes de représentations et de jouissances sont toujours à rejeter.

Supposons que quelques-unes viennent de Dieu. Le refus qu’on en fait n’est point une injure pour lui et ne prive point l’âme de l’effet qu’il avait dessein de produire en elle.

6. En voici la raison. La vision corporelle ou la jouissance perçue par l’un des sens — j’en dis autant de communications plus intérieures — si elle est de Dieu, fait son effet au premier instant où elle se montre ou se fait sentir, et avant que l’âme ait le temps de délibérer s’il convient de la recevoir ou non.

En effet, de même que Dieu lui accorde ces dons surnaturels sans son concours et sans son habileté, de même c’est indépendamment de son concours et de son habileté qu’il produit l’effet qu’il avait en vue en les accordant. Cet effet s’opère passivement dans l’esprit, sans que le vouloir ou le non-vouloir y contribue en rien.

(…) Ainsi en est-il des visions et des apparitions qui sont de Dieu. Indépendamment du vouloir de l’âme, elles produiront sur elle leur effet, avant de le produire sur les sens.

De même aussi, c’est indépendamment du vouloir de l’âme que les visions et les apparitions qui ont le démon pour auteur causent en elle trouble et sécheresse, vanité et présomption d’esprit. Celles-ci d’ailleurs ne sont pas aussi efficaces à produire leur effet mauvais, que les premières le sont à produire leur bon effet. Celles qui viennent du démon ne peuvent exciter dans la volonté que des premiers mouvements ; elles sont incapables d’aller plus loin sans le consentement de cette même volonté, et l’inquiétude qu’elles causent sera de peu de durée, à moins que l’imprudence de l’âme ou son manque de courage ne vienne la prolonger.

Quant à celles qui ont Dieu pour auteur, elles pénètrent jusqu’à l’intime de l’âme, elles excitent la volonté à aimer, et l’effet en demeure. De plus, l’âme, malgré tous ses efforts, ne peut apporter de résistance, pas plus que la vitre ne peut s’opposer au rayon de soleil qui vient la frapper.

7. L’âme néanmoins ne doit pas avoir la hardiesse d’admettre ces choses extraordinaires, fussent-elles même de Dieu, comme dans le cas que je viens de mentionner. A les admettre il y a six inconvénients.

Premièrement, quelque chose de la foi est perdu. C’est que ce qui s’expérimente par les sens diminue d’autant la foi, puisque, nous l’avons dit, la foi est au-dessus de tout le sensible. En ne fermant pas les yeux à tout ce qui vient des sens, l’âme s’éloigne donc du moyen de l’union à Dieu.

Deuxièmement, si l’on ne renonce pas à ces choses extraordinaires, elles mettent obstacle à la vie de l’esprit, parce que l’âme s’y arrête et, par là même, ne peut plus prendre son vol vers ce qui est invisible. C’est là ce qui faisait dire au Seigneur, s’adressant à ses disciples, qu’il leur était bon qu’il s’en allât, afin que l’Esprit Saint pût venir à eux (cf. Jn 16, 7). De même, il ne permit pas à la Madeleine d’embrasser ses pieds, afin qu’elle s’affermît davantage dans la foi (cf. Jn 20, 17).

Troisièmement, l’âme s’attache avec propriété à ces sortes de dons, ce qui l’empêche d’avancer dans la résignation et la nudité de l’esprit.

Quatrièmement, par là même qu’elle attache sa vue sur ce qu’ils ont de sensible et de moins important, elle perd les effets de grâce qu’ils étaient destinés à produire à l’intime d’elle-même, ou bien elle les reçoit moins abondamment, parce que ces effets de grâce s’impriment plus profondément et se conservent mieux lorsqu’on renonce à ce qui est sensible, si différent de ce qui est purement spirituel.

Cinquièmement, elle en vient à perdre les faveurs de Dieu, parce qu’elle les reçoit avec un esprit de propriété et ne sait pas les mettre à profit comme il convient. Les recevoir avec esprit de propriété et ne pas les mettre à profit comme il convient, c’est vouloir s’en mettre en possession. Or Dieu ne les accorde pas pour qu’on s’en mette en possession, puisque l’âme ne doit même jamais croire d’une manière assurée qu’elles viennent de lui.

Sixièmement, les admettre, c’est donner entrée au démon et lui donner lieu de nous décevoir par d’autres effets du même genre, qu’il est fort habile à déguiser et à rendre fort semblables à ceux qui ont Dieu pour auteur.

L’Apôtre nous déclare qu’il a le pouvoir de se transfigurer en ange de lumière (2 Co 11, 14). Nous en traiterons, Dieu aidant, au livre 3, au chapitre de la gourmandise spirituelle  .

8. L’âme doit donc toujours rejeter les yeux fermés ces choses extraordinaires, quelle que soit leur origine. En agissant autrement, elle donnerait tant d’ouverture à celles qui procèdent du démon et lui laisserait déployer tant de pouvoir, que non seulement elle prendrait les unes pour les autres, mais verrait se multiplier celles dont le démon est l’auteur et diminuer celles qui viennent de Dieu ; et finalement il ne resterait que l’œuvre du démon, sans plus de vestige de l’œuvre de Dieu.

C’est ce qui est arrivé à beaucoup d’âmes imprudentes et peu instruites, qui ont admis avec trop de confiance ces effets surnaturels. Elles ont eu dans la suite bien de la peine à revenir à Dieu, dans la pureté de la foi ; un bon nombre d’entre elles n’y sont même jamais parvenues. tant l’action du démon avait jeté en elles de profondes racines.

Ainsi, la ligne de conduite à tenir est de se fermer à toutes ces choses extraordinaires et de les rejeter toutes. Si elles ont une origine mauvaise, on évite par là les pièges du démon ; si elles en ont une bonne on se garde de ce qui est un obstacle à la foi. D’ailleurs, c’est le meilleur moyen de recueillir les fruits de ces dons surnaturels.

De même que lorsqu’on les admet, Dieu les retire parce qu’on s’y attache avec un esprit de propriété, qu’on n’en retire pas le profit voulu et que de son côté le démon s’introduit et multiplie ses faussetés auxquelles occasion et facilité sont données, de même, lorsque l’âme se tient dans la résignation et répugne à ces dons extraordinaires, le démon se retire voyant qu’il ne gagne rien, et Dieu au contraire accroît et perfectionne ses dons en cette âme humble et détachée, il l’établit sur de plus grandes choses comme le serviteur qui a été fidèle dans les petites (Mt 25, 21).

9. Si l’âme continue à se montrer fidèle et réservée par rapport à ces faveurs, le Seigneur ne s’arrêtera pas qu’il ne l’ait élevée de degré en degré jusqu’à l’union et à la transformation divine.

Dieu, en effet, éprouve et élève l’âme progressivement. Il commence par lui accorder des dons tout extérieurs et de peu -de prix, c’est-à-dire reçus par l’entremise des sens, conformément à son peu de capacité.

Si elle se comporte comme elle le doit, si elle prend ces aliments avec sobriété et seulement en vue de se fortifier, il l’élève à une nourriture supérieure. En un mot, si elle surmonte le démon dans le premier degré, elle passera au second ; si elle le surmonte dans le second, elle passera au troisième, et ainsi de suite. Elle traversera sept demeures, jusqu’à ce qu’enfin l’Époux l’introduise dans le cellier (Ct 2, 4) de sa parfaite charité, qui est le septième degré d’amour  .

10. Heureuse l’âme qui saura combattre contre la bête de l’Apocalypse et ses sept têtes (Ap 12, 3), opposées aux sept degrés d’amour ! Chacune de ces têtes fait la guerre à un degré d’amour et combat contre l’âme dans la demeure où elle s’exerce à gagner un degré d’amour de Dieu. Sans aucun doute, si elle combat fidèlement en chaque degré et remporte la victoire, elle méritera de passer de degré en degré, et de demeure en demeure, jusqu’à ce qu’elle atteigne la dernière. Elle coupera ainsi les sept têtes avec lesquelles la bête lui faisait cette guerre terrible dont parle saint Jean. Car, selon cet apôtre, il lui a été donné de faire la guerre aux saints et de remporter sur eux la victoire dans chacun de ces degrés d’amour, en employant contre eux les armes et les munitions appropriées à chaque degré (Ap 13, 7).

Il est déplorable, en vérité, de voir un grand nombre de personnes, qui engagent contre la bête le combat de la vie spirituelle, n’avoir pas même le courage de couper la première de ses têtes, c’est-à-dire de retrancher les choses sensibles de ce monde. Celles qui ont assez de résolution pour couper la première tête ne coupent point la seconde, je veux dire qu’elles ne renoncent pas aux visions sensibles dont nous parlons. Mais voici qui est plus triste encore. Quelques-unes, qui ont coupé non seulement la première et la seconde tête, mais encore la troisième qui a rapport aux sens intérieurs, qui ont franchi le degré de la méditation et se sont avancées au-delà, qui sont sur le point de pénétrer dans la pureté de l’esprit, se laissent vaincre par la bête spirituelle. Et celle-ci se retourne contre elles, faisant revivre toutes ses têtes jusqu’à la première, de façon que ces malheureuses voient dans cette rechute leur dernier état devenir pire que le premier, parce que leur ennemi a pris avec lui sept esprits plus méchants que lui (Lc 11, 26).

11. Ainsi donc, le spirituel doit rejeter toutes les connaissances et toutes les jouissances qui lui arrivent par les sens extérieurs. S’il veut entrer par le moyen de la vive foi dans le premier et le second appartements d’amour, c’est une nécessité pour lui de ne rien s’approprier de ce qui est accordé aux sens et de ne s’en point embarrasser, parce que c’est là ce qui contredit le plus la foi.

12. Il reste donc prouvé que ces visions et ces connaissances qui viennent par les sens, n’ayant aucune proportion avec Dieu, ne peuvent servir de moyen à l’union. De là vient que le Christ ne voulut pas permettre à la Madeleine (Jn 20, 17) et à saint Thomas (Jn 20, 29) de le toucher.

Le démon, par contre, est fort satisfait de voir une âme prendre goût aux révélations et les admettre volontiers, car elle lui donne grande facilité d’insinuer ses erreurs et d’enlever quelque chose à la pureté de la foi. Ainsi que je l’ai dit, l’âme amie des révélations contracte beaucoup de grossièreté au regard de la foi et donne entrée à bien des tentations, parfois à de vraies folies.

13. Si je me suis étendu sur ces connaissances extérieures, c’est afin de jeter plus de lumière sur des connaissances d’un autre genre, dont je vais avoir à parler. Mais c’est un point sur lequel il y a tant à dire sans pouvoir l’épuiser, que j’ai été trop bref, je le sens. Je me bornerai néanmoins à déclarer de nouveau qu’il faut être extrêmement soigneux de ne jamais admettre ces choses extraordinaires, si ce n’est dans un cas bien rare et sur un avis exceptionnellement sûr, et encore sans aucun désir de ces sortes de dons. Il me semble que ce que j’ai dit à ce sujet peut suffire.

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CHAPITRE 16

Des connaissances imaginaires présentées surnaturellement à la fantaisie. — Elles ne peuvent servir à l’âme de moyen prochain pour l’union avec Dieu.

1. Nous avons parlé des représentations naturelles que l’âme peut recevoir et sur lesquelles sa faculté imaginative est à même de travailler par le moyen du discours. Il convient maintenant de traiter des représentations surnaturelles ou visions imaginaires qui, s’offrant aussi à elle sous des images, des formes et des figures, appartiennent à la faculté imaginative, non moins que les représentations naturelles.

2. Sous le nom de visions imaginaires nous entendons tous les objets qui, sous une image, une forme, une espèce, peuvent s’offrir surnaturellement à l’imagination. Les espèces qui servent à ces représentations surnaturelles étant très parfaites, elles s’impriment plus vivement et plus profondément, elles émeuvent aussi plus puissamment que les espèces transmises naturellement par les sens. Toutes les connaissances et toutes les espèces qui s’offrent à l’âme par l’entremise des cinq sens corporels et s’impriment en elle par voie naturelle, peuvent également se graver en elle par voie surnaturelle, sans le concours d’aucun des sens extérieurs.

La fantaisie, qui est jointe à la mémoire, est comme le dépôt et le réceptacle de l’entendement, où se recueillent toutes les formes et toutes les images intelligibles. Après les avoir reçues, soit par la voie des sens, soit par la voie surnaturelle, elle les conserve en elle-même comme dans un miroir et les présente ensuite à l’entendement, qui les considère et en juge. Et non seulement la faculté imaginative est capable de cette fonction, mais elle peut en outre composer et imaginer d’autres représentations à la ressemblance de celles qu’elle conserve ainsi en elle-même.

3. De même donc que les cinq sens extérieurs présentent aux sens intérieurs les images et les espèces des objets qu’ils perçoivent, de même surnaturellement et sans le concours des sens extérieurs, Dieu peut représenter aux sens intérieurs des images et des espèces semblables aux images et aux espèces naturelles, et de beaucoup plus belles et plus achevées. Le démon le peut aussi. Sous ces images Dieu propose souvent à l’âme des vérités et lui enseigne la sagesse, ainsi que nous le voyons à chaque page de la sainte Ecriture. Isaïe contempla Dieu dans sa gloire sous la figure de la fumée qui couvrait le temple et de deux séraphins qui se voilaient le visage et les pieds de leurs ailes (Is 6, 2). Jérémie vit un rameau qui veillait   (Jr 1, 11). Daniel eut une multitude de visions (Dn 7, 13), etc.

Le démon, de son côté, cherche par ses représentations, bonnes en apparence, à engager l’âme dans ses filets. C’est ce que nous voyons au livre des Rois. Il trompa tous les prophètes d’Achaz en représentant à leur imagination les cornes destinées à détruire les Assyriens, ce qui était un mensonge (1 R 22, 11). La femme de Pilate eut des visions destinées à détourner son mari de condamner le Christ (Mt 27, 19). Et beaucoup d’autres passages des livres saints.

Nous voyons que, chez les personnes avancées, ces visions imaginaires, se gravant dans le miroir de la fantaisie et de l’imagination, sont plus fréquentes que les visions corporelles extérieures.

Ces visions, encore une fois, en tant qu’images et espèces, ne diffèrent pas de celles qui entrent par les sens extérieurs, mais quant à la perfection des images et aux effets qu’elles produisent, la différence est très grande. Elles sont plus parfaites, parce qu’elles sont plus subtiles, et elles opèrent plus fortement, parce qu’elles sont surnaturelles et plus intérieures que les représentations surnaturelles extérieures. Ceci n’empêche pas que quelques unes des représentations corporelles extérieures soient plus opérantes, parce que tout dépend de la puissance que Dieu donne à la communication. Je parle ici de la représentation en elle même, et je dis que celle qui est intérieure est plus spirituelle.

4. C’est dans cette faculté imaginative, appelée aussi fantaisie, que le démon dresse ordinairement ses pièges, soit naturels, soi surnaturels, parce qu’elle est comme la porte et l’entrée de l’âme et c’est là, nous l’avons dit, comme dans le dépôt de ses richesses que l’entendement vient faire son choix. Aussi Dieu d’une part, et le démon de l’autre, apportent-ils là leurs trésors d’images et de formes, semblables aux images et aux formes naturelles, afin de les présenter à l’entendement. Toutefois Dieu se sert d’autres moyens encore pour instruire l’âme. Résidant substantiellement en elle, il peut l’instruire par lui-même ou par d’autres voies.

5. Je ne m’arrêterai pas à donner des indices qui permettent de distinguer les visions venant de Dieu de celles qui ont une autre origine, car telle n’est pas la fin que je me propose ici. Je vise uniquement à montrer que l’entendement ne doit pas plus se laisser entraver par les visions bonnes dans sa marche vers l’union à la divine Sagesse, qu’il ne doit se laisser tromper par les visions fausses.

6. Je dis donc que l’entendement évitera soigneusement de se laisser entraver et allécher par quelques connaissances, visions imaginaires, formes ou espèces que ce soit, quand elles se présenteraient sous une image ou intelligence particulière quelconque, soit qu’elles soient fausses et aient le démon pour auteur, soit qu’elles se trouvent manifestement vraies et venant de Dieu. En aucun cas, l’âme ne doit les admettre et les faire siennes, afin de pouvoir demeurer détachée, dépouillée, pure et simple, sans aucun mode ni manière d’être, ainsi qu’il est requis pour l’union.

7. La raison en est que toutes ces formes se rendent perceptibles au moyen de modes et de manières d’être limités. Or, la Sagesse de Dieu, à laquelle l’entendement doit s’unir, n’a ni ; mode ni manière, elle ne tombe sous aucune délimitation ou intelligence distincte et particulière, et pour que deux extrêmes — la divine Sagesse et l’âme — en viennent à s’unir, il est nécessaire qu’ils se conforment l’un à l’autre en une certaine façon, par une ressemblance quelconque. Il faut donc que l’âme, elle aussi, soit pure et simple, et, autant que possible, qu’elle ne soit ni bornée ni modifiée par une limite quelconque de forme, d’espèce ou d’image. Puisque Dieu ne tombe point sous cette délimitation, l’âme, pour entrer en contact avec lui, ne doit pas non plus tomber sous une forme ou une image distincte.

8. L’Esprit Saint nous le donne bien à entendre au Deutéronome, lorsqu’il nous dit : Vocem verborum ejus audistis, et formam penitus non vidistis (Dt 4, 12). Ce qui signifie : Vous avez entendu la voix de ses paroles, mais vous n’avez vu aucune forme. Il est parlé en même temps de ténèbres, de nuage et d’obscurité, I ce qui est la connaissance confuse et obscure dans laquelle, ainsi que nous l’avons dit, l’âme s’unit à Dieu. Plus loin il est dit encore : Non vidistis aliquam similitudinem in die, qua locutus est vobis Dominus in Horeb de medio ignis (Dt 4, 15). Ce qui signifie : Vous n’avez vu aucune forme en Dieu, le jour où il vous parla sur l’Horeb du milieu du feu.

9. Que l’âme ne puisse atteindre ce qu’il y a de sublime en Dieu — autant qu’il est possible en cette vie — par le moyen des formes et des figures, l’Esprit Saint l’atteste de même au livre des Nombres. Dieu, reprenant Aaron et Marie, frère et sœur de Moïse qui avaient murmuré contre leur frère, et voulant signifier le très haut degré d’amitié et d’union avec lui où il avait élevé celui-ci, prononça ces paroles : Si quis inter vos fuerit propheta Domini in visione apparebo ei, vel per somnium loquar ad illum. At [non] talis servus meus Moyses, qui in omni domo mea fidelissimus est : ore enim ad os loquar ei, [et] palam, et non per aenigmata et figuras Dominum videt (Nb 12, 6-8). C’est-à-dire : S’il y a parmi vous un prophète du Seigneur, je lui apparaîtrai en vision ou sous une figure, ou bien je lui parlerai en songe. Mais il n’y a personne comme mon serviteur Moïse, qui m’est très fidèle dans ma maison : à lui je parle bouche à bouche et ce n’est pas sous des comparaisons, des énigmes et des figures qu’il voit le Seigneur.

Ce qui donne clairement à entendre que dans le sublime état d’union dont nous parlons, Dieu ne se communique pas à l’âme sous le déguisement d’une vision imaginaire, d’une représentation ou d’une figure. C’est bouche à bouche que Dieu et l’âme communiquent ensemble, c’est-à-dire l’essence pure et nue de Dieu — qui est la bouche de Dieu en amour — à l’essence pure et nue de l’âme — qui est la bouche de l’âme en amour de Dieu.

10. Ainsi donc, pour atteindre cette union d’amour essentiel avec Dieu, l’âme doit soigneusement éviter de s’appuyer sur des visions imaginaires, des formes, des figures, des intelligences particulières, puisqu’elles ne peuvent lui servir de moyen adéquat et prochain pour y atteindre, et ne feraient même que l’entraver. Aussi doit-elle les refuser et s’en défendre. En effet, s’il y avait lieu de les admettre et d’en faire cas, ce serait à cause du profit et des heureux effets que les vraies visions produisent dans l’âme. Mais précisément, pour en obtenir les effets, il n’est pas nécessaire de les admettre. Pour avancer, il faut au contraire les refuser constamment.

Tout le bien que les visions imaginaires — et j’en dis autant des visions corporelles extérieures — peuvent faire à l’âme, est de lui communiquer l’intelligence, l’amour, la suavité ; mais pour que ces effets soient produits, il n’est pas nécessaire d’accepter la vision, car, nous l’avons dit, au moment même où celle-ci s’imprime dans l’imagination, elle infuse dans l’âme l’intelligence, l’amour, la suavité que Dieu a dessein de produire.

C’est passivement que l’âme reçoit en elle ces effets, et elle ne peut y mettre obstacle quand bien même elle le voudrait, pas plus qu’elle n’a pu se procurer la vision, bien qu’il reste vrai qu’elle a pu s’y disposer. De même, la vitre est incapable de mettre obstacle au rayon du soleil qui vient la frapper ; lorsqu’elle est pure et disposée, le rayon l’illumine sans aucun effort de sa part. Ainsi l’âme, ne le voulût-elle point, recevra infailliblement les influences et les communications qu’apportent avec elles ces représentations surnaturelles, mît-elle même tous ses efforts à leur résister. C’est que la volonté négative, si elle est jointe à la résignation humble et amoureuse, ne peut s’opposer aux infusions surnaturelles. Seules, l’impureté et les imperfections de l’âme sont capables de leur faire obstacle : de même que les taches qui se rencontrent dans la vitre font obstacle à la clarté du rayon.

11. D’où il ressort avec évidence que si l’âme se défait, quant à la volonté et à l’affection, des taches qui proviennent des connaissances, des images et des figures dont les communications spirituelles sont enveloppées, non seulement elle ne se prive point de ces communications et des biens dont elles sont la source, mais elle se dispose beaucoup plus parfaitement à en recevoir les effets avec abondance, avec clarté, simplicité et liberté d’esprit, par le fait même qu’elle laisse de côté ces représentations qui sont comme les rideaux et les voiles dissimulant ce qu’elles renferment de spirituel. Si au contraire elle cherche à s’en repaître, elles occupent à la fois le sens et l’esprit, en sorte qu’elles ne peuvent se communiquer à celui-ci simplement et librement. L’entendement, appliqué qu’il est à l’écorce de ces figures et de ces représentations, n’a plus la liberté de recevoir la communication spirituelle.

Il est donc clair que lorsque l’âme admet ces représentations imaginaires et en fait cas, elle s’entrave et se contente de ce qu’il y a en elles de moindre, qui est ce qu’elle est capable de percevoir, c’est-à-dire la forme, l’image et la connaissance particulière. Ce qui est en elles de plus précieux, à savoir la grâce spirituelle qui en découle, l’entendement ne peut ni la percevoir ni la comprendre, il ignore en quoi elle consiste et il est incapable de le dire, parce que c’est chose purement spirituelle. Ce qu’il en connaît, encore une fois, est ce qui s’y rencontre de moindre, ce qu’il est capable de percevoir, je veux dire les formes qui tombent sous les sens. C’est pourquoi j’ai dit que c’est passivement et sans qu’intervienne son opération, que l’âme reçoit par ces visions ce qu’elle est impuissante à comprendre aussi bien qu’à imaginer.

12. Elle doit donc constamment détourner ses regards de toutes les connaissances distinctes qui lui viennent par les facultés sensitives et qui ne s’appuient point sur le fondement assuré de la foi, pour les porter sur ce qui ne se voit point, sur ce qui n’appartient pas au sens, mais à l’esprit, sur ce qui ne tombe point sous des formes sensibles, en un mot sur ce qui conduit à l’union par la voie de la foi, le moyen adéquat de cette union. Ce que ces visions ont de substantiel aidera l’âme à grandir dans la foi, lorsqu’elle saura rejeter ce qui s’y trouve de sensible et d’intelligible en tant que connaissance particulière, lorsqu’elle se conformera à la fin que Dieu a en vue en les accordant. Or elle s’y conformera lorsqu’elle repoussera ces représentations imaginaires, parce que, ainsi que nous l’avons dit des visions corporelles, Dieu ne les donne pas pour que l’âme les fasse siennes et s’y attache.

13. Un doute se présente ici. S’il est vrai que Dieu n’accorde pas à l’âme ces visions surnaturelles pour qu’elle les accueille, qu’elle s’y appuie et en fasse cas, pourquoi les lui accorde-t-Il, puisque par ailleurs elles l’exposent à beaucoup d’erreurs et de périls, ou tout au moins peuvent l’empêcher d’avancer ? Dieu ne peut-il pas donner à l’âme spirituellement et en substance ce qu’il lui communique ici, par l’entremise des facultés sensitives, au moyen de ces visions et de ces formes sensibles ?

14. Nous répondrons au chapitre suivant à ce doute, qui est très substantiel et qu’il importe, je le sais, d’éclaircir, tant pour l’utilité des spirituels que pour celle de ceux qui les enseignent. Nous ferons ainsi connaître la fin que Dieu se propose en accordant des grâces de cette nature. Bien des personnes l’ignorent, ce qui fait qu’elles ne savent ni se conduire elles-mêmes, ni diriger les autres vers l’union. On se persuade que, dès lors que ces visions sont bonnes et ont Dieu pour auteur, on fait bien de les admettre en toute assurance. Et l’on ne réfléchit pas que, même lorsqu’il s’agit de visions véritables, l’âme, en se les appropriant et en s’y attachant, peut s’y embarrasser, tout comme dans les biens de ce monde, en sorte qu’elle doit savoir y renoncer aussi bien qu’à ceux-ci. On se figure qu’il y a des visions à recevoir et des visions à rejeter, et par là on se met soi-même et on met les autres dans de grands tourments et de grands dangers, parce qu’il s’agit de faire le discernement entre le vrai et le faux. Dieu ne commande point de se mettre ainsi à la torture, ni d’exposer des âmes simples et naïves à ce péril et à ce combat. Ces personnes ont un enseignement vrai et sûr qui est la foi, dans laquelle elles doivent constamment marcher.

15. Or, ceci ne peut se faire si l’on ne ferme les yeux à tout ce qui est sensible, à toute intelligence claire et particulière. Saint Pierre était parfaitement sûr que la vision glorieuse qu’il avait eue du Christ en sa Transfiguration était de Dieu. Et, cependant, après l’avoir rapportée dans sa seconde Épître canonique (2 P 1, 16-18), il recommande aux fidèles de ne pas en faire leur point d’appui principal ; mais, les ramenant à la foi, il leur dit : Et habemus firmiorem propheticum sermonem : cui benefacitis attendentes, quasi lucernae lucenti in caliginoso loco donec dies elucescat, etc. (2 P 1, 19). En d’autres termes : Nous avons un fondement plus certain que cette vision du Thabor, à savoir les paroles des prophètes qui rendent témoignage au Christ, et auxquelles vous ferez bien de vous attacher, comme au flambeau qui luit dans un lieu obscur.

Si nous y regardons bien, nous trouverons dans la comparaison employée par l’apôtre toute la doctrine que nous enseignons ici. Nous recommander de regarder la foi enseignée par les prophètes comme un flambeau qui luit dans un lieu obscur, c’est nous dire de demeurer dans l’obscurité, les yeux fermés à toute autre lumière ; c’est nous apprendre que, dans ces ténèbres, la foi qui, elle aussi, est obscure, doit être la seule lumière à laquelle nous nous attachions ; c’est nous déclarer que si nous nous appuyons sur les lumières brillantes des connaissances distinctes, nous cessons de nous appuyer sur la lumière obscure de la foi, qui, dès lors, n’éclaire plus le lieu obscur dont parle saint Pierre. Ce lieu obscur, qui signifie l’entendement où vient se fixer le flambeau de la foi, doit rester obscur jusqu’à ce que se lève dans l’autre vie le jour de la claire vision de Dieu, et dans cette vie celui de la transformation et de l’union avec Dieu.

CHAPITRE 17

Fin que Dieu se propose en communiquant à l’âme les biens spirituels par le moyen des sens. — Réponse au doute énoncé plus haut.

1. Il y a beaucoup à dire de la fin que Dieu a en vue lorsqu’il accorde ces visions. Cette fin est d’élever l’âme du fond de sa bassesse jusqu’à l’union divine. Beaucoup de livres spirituels s’occupent de ce sujet et notre présent traité n’a pas d’autre but que de l’élucider. Dans ce chapitre je me contenterai de donner la solution du doute proposé, qui est celui-ci : puisque ces visions surnaturelles présentent tant de périls et peuvent entraver si notablement la marche en avant, pourquoi Dieu, qui est la sagesse même et qui désire épargner à l’âme les obstacles et les pièges, lui présente-t-il ces visions ?

2. Pour répondre à cette question, il y a trois fondements préliminaires à poser.

Le premier est de saint Paul ad Romanos, où il est dit : Quae autem sunt, a Deo ordinata sunt (13, 1). Ce qui existe est ordonné de Dieu.

Le second est de l’Esprit Saint au livre de la Sagesse, où nous lisons : Disponit omnia suaviter (8, 1). Comme s’il disait : La Sagesse, en atteignant d’une fin à une autre fin, c’est-à-dire d’une extrémité à l’autre, dispose tout suavement.

Le troisième est des théologiens, qui nous disent : Omnia movet secundum modum eorum. En d’autres termes : Dieu meut toutes choses selon le mode qui leur est propre  .

3. Ces trois fondements posés, il devient clair que Dieu, voulant mouvoir l’âme humaine et l’élever de l’extrémité de sa bassesse à l’extrémité de son élévation en l’union divine, doit le faire d’une manière ordonnée et suave, et conformément au mode de l’âme. Or, comme le mode de connaître propre à notre âme s’exerce sur les formes et les images des objets créés, en passant par les sens, il s’ensuit que Dieu, voulant élever l’âme à une connaissance sublime et voulant le faire suavement, commence par toucher l’extrémité inférieure de l’âme, c’est-à-dire les sens, afin de la conduire, suivant son mode à elle, jusqu’à l’extrémité de la sagesse spirituelle, qui ne tombe point sous le sens. Pour cela, il commence par l’instruire au moyen de formes et d’images, en un mot par des voies sensibles, conformes à son mode de connaître, tantôt naturelles, tantôt surnaturelles ; il l’exerce aussi par la voie du discours, afin de la conduire ainsi jusqu’à la région suprême de l’esprit de Dieu.

4. Il lui envoie donc des visions, des formes, des images, avec d’autres connaissances sensibles, intelligibles et spirituelles. Ce n’est pas que Dieu se refuse à donner de prime abord à l’âme la sagesse de l’esprit. Mais d’ordinaire les deux extrêmes, l’humain et le divin, le sens et l’esprit, ne peuvent se joindre et s’adapta par un seul acte ; il y faut l’intervention préalable de beaucoup d’actes préparatoires, s’enchaînant régulièrement et suavement les uns aux autres, une disposition servant de fondement et de préparation à la suivante, de même que, lorsqu’il s’agit d’agents naturels, une première disposition mène à la seconde, la seconde à la troisième, et ainsi de suite. C’est ainsi que Dieu perfectionne l’homme suivant le mode de l’homme, allant de ce qui est bas et extérieur à ce qui est intérieur et plus élevé.

Il commence par perfectionner le sens corporel, le portant à bien user des choses naturelles et extérieures, comme les sermons, la messe, la considération d’objets saints, la mortification du goût dans l’usage des aliments, la mortification du sens du toucher par la pénitence et l’austérité.

Une fois les sens ainsi disposés, Dieu les perfectionne davantage en leur accordant des faveurs et des jouissances surnaturelles, en vue de les affermir dans le bien : par exemple des visions de saints, ou de choses saintes, sous une forme corporelle, des odeurs suaves, des paroles, des jouissances exquises qui affectent le toucher. Tout cela fortifie singulièrement les sens dans la vertu et les éloigne du désir des objets mauvais.

C’est ensuite le tour des facultés sensitives  , l’imagination et la fantaisie. Elles sont affermies et accoutumées au bien par le moyen des considérations, des méditations discursives sur des objets saints. En tout cela l’esprit s’instruit graduellement.

Quand les facultés sensitives sont ainsi disposées par l’exercice naturel, Dieu les illumine et les spiritualise par quelques visions surnaturelles qui, comme les précédentes, aident l’esprit à perdre sa grossièreté et le forment peu à peu.

De cette façon Dieu conduit l’âme de degré en degré, jusqu’à ce qu’il y a de plus intérieur. Non qu’il soit toujours nécessaire de garder ponctuellement cet ordre : Dieu, en effet, agit parfois différemment, allant de ce qui est plus intérieur à ce qui l’est moins, ou donnant à la fois l’un et l’autre, selon ce qu’il juge convenir à l’âme, ou suivant l’ordre qu’il trouve bon de mettre dans ses faveurs. Mais la voie la plus ordinaire est celle que je viens de dire.

5. Habituellement donc, Dieu instruit l’âme en la rendant peu à peu spirituelle. Il lui communique le spirituel en commençant par ce qu’il y a de plus extérieur, de plus palpable, de plus adapté au sens, ayant égard à la faiblesse et au peu de capacité de l’âme. Il fait en sorte que, par l’écorce des choses sensibles, bonnes en elles-mêmes, elle arrive à la vie de l’esprit, en produisant des actes particuliers et en recevant comme par bouchées la communication spirituelle. Elle s’habitue ainsi à ce qui est spirituel et s’achemine vers ce qu’il y a de plus substantiel dans la voie de l’esprit, c’est-à-dire vers ce qui est éloigné de tout le sensible, vers ce à quoi, nous l’avons dit, l’âme ne peut atteindre que peu à peu et à sa manière, c’est-à-dire par le sens auquel, jusqu’ici, elle a toujours été jointe et attachée.

 

A mesure donc qu’elle se rapproche davantage d’une relation spirituelle avec Dieu, elle se défait et se dépouille des voies sensibles, je veux dire du discours et de la méditation imaginaire. Lorsqu’elle aura parfaitement atteint la relation avec Dieu en esprit, elle laissera nécessairement de côté tout ce qui, dans les choses de Dieu, tombe sous le sens. De même, plus une chose s’avance vers un extrême, plus elle s’éloigne et se détache de l’extrême opposé, et lorsqu’elle aura pleinement atteint le premier, elle sera par là même pleinement détachée du second. D’où l’adage spirituel : Gustato spiritu, desipit omnis caro. C’est-à-dire : Une fois qu’on a goûté l’esprit, la chair devient insipide. En d’autres termes : Toutes les voies qui tiennent en quelque façon de la chair n’apportent plus ni goût ni profit. Ou encore : Toute relation sensible dans les voies spirituelles devient fastidieuse.

Ceci est de toute évidence. Ce qui est spirituel ne tombe point sous le sens, et s’il peut être perçu par le sens, il n’est pas purement spirituel. En effet, là où le sens et la perception naturelle trouvent leur part, il se rencontre peu d’esprit et de surnaturel.

6. D’où il résulte que l’homme spirituel, une fois arrivé à la perfection, ne fait aucun cas de ce qui est sensible. Ce n’est plus le canal qui lui transmet la grâce, il s’en sert fort peu dans ses relations avec Dieu et n’a plus besoin d’en user, comme il le faisait auparavant, alors qu’il n’avait pas encore grandi dans la vie spirituelle.

C’est le sens de ce passage de saint Paul aux Corinthiens : Cum essem parvulus, loquebar ut parvulus, sapiebam ut parvulus, cogitabam ut parvulus. Quando autem factus sum vir, evacuavi quae erant parvuli (1 Co 13, 11). C’est-à-dire : Quand j’étais petit enfant, je parlais en petit enfant, je jugeais en petit enfant, je raisonnais en petit enfant. Mais quand je suis devenu homme, je me suis défait de ce qui était du petit enfant.

Nous l’avons déjà montré, tout ce qui vient des sens, toutes les connaissances que l’esprit peut acquérir par l’entremise des sens, sont des exercices de petits enfants. Si donc l’âme voulait y rester perpétuellement attachée, jamais elle ne sortirait de l’enfance ; toujours elle parlerait de Dieu en enfant, elle jugerait de Dieu en enfant, elle raisonnerait sur Dieu en enfant. S’attachant à l’écorce du sens, qui est l’état d’enfance, jamais elle ne parviendrait à la substance de l’esprit, c’est-à-dire à l’état de l’homme parfait. Pour croître, l’âme doit donc repousser ces visions que Dieu lui présente, de même que l’enfant doit abandonner le sein maternel, pour accoutumer son palais à un aliment plus solide et plus substantiel.

7. Alors, me direz-vous, quand l’âme est encore dans l’état d’enfance, elle peut les accepter, quitte à les mettre de côté lorsqu’elle aura grandi, de même que le petit enfant fait bien de prendre le sein maternel pour s’alimenter, jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour s’en passer ?

Je réponds que pour ce qui est de la méditation et du discours naturel, par lesquels l’âme commence à chercher Dieu, elle doit s’en alimenter et ne pas quitter ce moyen sensible jusqu’à ce que le temps convenable de le laisser de côté soit venu. Ce temps est celui où Dieu initie l’âme à une relation plus spirituelle avec lui, c’est-à-dire à la contemplation. C’est ce que nous avons expliqué au chapitre 11 de ce livre  .

Mais lorsqu’il s’agit de visions imaginaires et d’autres connaissances surnaturelles qui se gravent dans les facultés sensitives en dehors du libre consentement de l’homme, je dis qu’en aucun temps, l’âme soit-elle parfaite ou imparfaite, et les visions aient-elles Dieu pour auteur, elle ne doit les admettre, et cela pour deux motifs.

Voici le premier. Ainsi qu’il a été dit, ces visions produisent passivement leur effet dans l’âme, sans que celle-ci ait le pouvoir de l’empêcher, bien qu’elle puisse empêcher la vision elle-même ; de fait, elle y réussit souvent, et alors l’effet que la vision devait produire se communique d’une manière beaucoup plus substantielle par une autre voie. En effet, comme nous l’avons dit aussi, l’âme ne peut empêcher que Dieu lui communique le bien qu’il a dessein de lui faire ; elle ne peut y mettre obstacle que par une imperfection ou par un esprit de propriété. Or, lorsqu’elle renonce à ces choses par humilité et modestie, il n’y a ni imperfection ni esprit de propriété, [il y a au contraire désintéressement et dénuement, c’est-à-dire excellente disposition à l’union].

Passons au second motif. L’âme se soustrait à un danger, elle s’exempte du travail que coûte le discernement à faire entre les visions véritables et les fausses, entre l’oeuvre de l’ange de lumière et celle de l’ange de ténèbres. Or ce travail de discernement n’est d’aucun profit, c’est une perte de temps et une entrave pour elle, qui s’expose à tomber dans nombre d’imperfections et à suspendre sa marche, outre qu’elle donne de l’importance à ce qui n’en a point. Il lui importe au contraire beaucoup de se débarrasser des connaissances secondaires et des intelligences particulières, ainsi que nous l’avons déjà dit à propos des visions corporelles et de celles qui nous occupent maintenant ; nous aurons même à y revenir plus loin.

8. Il est à croire que, n’était la préoccupation de conduire l’âme suivant son mode à elle, jamais Notre Seigneur ne lui verserait l’abondance de son esprit par les canaux si étroits des formes, des figures et des intelligences particulières. Ce que l’âme reçoit ainsi de nourriture spirituelle peut être dit se réduire à des miettes.

Aussi David disait : Mittit crystallum suam sicut buccellas (Ps 147, 17). En d’autres termes : Il envoie aux âmes leur aliment comme par bouchées. N’est-il pas déplorable qu’une âme, dont la capacité est infinie, se nourrisse par la bouche du sens, parce que sa grossièreté spirituelle la rend incapable d’un autre aliment ?

Saint Paul s’affligeait de cette faiblesse et de cette indisposition à recevoir l’esprit de grâce, lorsqu’il disait, écrivant aux Corinthiens (1 Co 3, 1-2) : Moi, frères, quand je suis venu vers vous, je n’ai pu vous parler comme à des spirituels, mais comme à des charnels ; parce que vous n’en étiez pas capables et ne l’êtes pas encore maintenant. Tanquam parvulis in Christo lac potum vobis dedi, non escam. Ce qui signifie : Comme à des petits enfants en Jésus Christ, je vous ai donné du lait à boire, non un aliment solide.

9. Il reste maintenant à faire bien comprendre à l’âme comment elle doit se conduire. Elle ne doit pas envisager l’écorce de la figure ou de l’objet qui lui est surnaturellement présenté, soit qu’il s’agisse d’objets proposés par les sens extérieurs, comme de paroles qui retentissent à l’oreille, de visions de saints qui s’offrent aux regards, de rayons qui frappent la vue, de parfums qui flattent l’odorat, de délectations qui affectent le toucher et ont une origine spirituelle, ainsi qu’il arrive souvent aux personnes spirituelles, soit qu’il s’agisse de visions s’offrant aux sens intérieurs comme sont les visions imaginaires. L’âme doit renoncer à toutes ces choses.

Elle doit envisager uniquement le bon effet qu’elles produisent et s’efforcer de le conserver par des oeuvres, en accomplissant avec droiture ce qui est du service de Dieu, sans donner son attention à ces représentations, sans rechercher aucun goût sensible.

De la sorte, on ne prend de ces effets surnaturels que ce que Dieu a en vue en nous les accordant, à savoir l’esprit de dévotion qui est la fin principale pour laquelle il nous les donne et on laisse ce que Dieu même retrancherait si le don pouvait venir à nous d’une manière totalement spirituelle, comme nous l’avons dit, c’est-à-dire sans la perception sensitive.

5 thoughts on “Discerner les signes sensibles d’une expérience spirituelle”

  1. Je suis heureux d’etre « tombé » sur votre page internet. J’ai trouvé deaucoup de réponses à mes questions (et j’ai cherché plusieurs années auprès de plusieurs croyants) et je suis maintenant plus en paix, mais surtout plus outillé en connaissances pour me remettre de ma révolte. Je vous suggère aussi cette page que j’ai lue avant de touver celle-ci http://custodi.perso.neuf.fr/LE-DEMON.htm
    Bonne continuation…

  2. Je retombe sur ce que j’ai écrit ici, il y a presque 2 ans! Comme vous voyez, mon cheminement spirituel n’est pas fini, et cela force à l’humilité!!! Je reviens de Lourdes où j’ai reçu une prière de délivrance jusqu’à la 10ème génération et au delà… Même si soi même, on n’a pas « trop » touché à l’occultisme et au spiritisme, on est contaminé par les agissements de ses ancêtres, lesquels ne sont pas toujours connus de nous hélas! Cela m’amène à me dire par déduction qu’aujourd’hui bien des gens doivent être « contaminés » peut-être sans le savoir???…

    En ce moment, je vis « la nuit des sens », une sorte de « zone grise » , de limbes où je ne ressens rien, ni émotion, ni joie, ni tristesse, ni envies, ni projets, ni inspiration, ni proximité avec Dieu, même si je crois en Lui. C’est comme s’il y avait le silence partout! Je veux dire silence spirituel, comme si Dieu me regardait à travers un voile opaque. Je sais qu’Il est derrière, mais j’attends qu’Il veuille bien se manifester…Il ne me dit rien du tout! Cela alors que j’ai du bruit dans ma tête depuis mes 13 ans… Je viens d’apprendre aujourd’hui que j’ai perdu 15 DB à chaque oreille alors qu’à la Piscine de Lourdes j’avais demandé la guérison… En même temps, il m’arrive deux grosses « tuiles » domestiques en même temps qui vont nous coûter cher! Et il va falloir accepter tout ça avec le sourire!
    Finalement moins on possède, moins on a affaire au monde de la consommation… mais aujourd’hui on est dépendant de certaines choses que Jésus n’avait pas en son temps (le confort, l’électricité, le pétrole etc…) Ca fait réfléchir!

  3. Votre documentation est extrêmement intéressante. J’en retire beaucoup de réponses à mes questions. Je suis heureuse que ce que je ressentais très profondément, mais qui parfois était en proie au doute, se trouve ici confirmé.

    Merci à vous pour votre aide, précieuse.

  4. Je remercie le Seigneur de vous avoir conduite à nouveau jusqu’à lui.
    Il est évident que « marcher » dans la foi seule — ce qui est très aride —, est plus facile que se demander sans cesse si tel ou tel phénomène vient de Dieu. Vous pouvez donc demander dans la prière à être délivrée de tout phénomène extra-ordinaire, et aussi d’avoir assez de lumière pour pouvoir marcher dans la foi. Tout ce qui est de l’ordre du « ressenti », des « émotions », des « phénomènes », est toujours très délicat à interpréter.
    Bien amicalement à vous.

  5. après des années dans l’ombre, je me suis confessée le 6 janvier dernier après un combat spirituel intense.
    Je ne m’étais pas confessée depuis 12 ans et encore la précédente confession n’était pas complète. Donc je dirais que je ne me souviens pas de quand date la précédente « bonne » confession.
    Le lendemain, j’ai fait un rêve merveilleux où je voyais l’Archange St-Michel et le surlendemain un cauchemar terrible où je voyais Satan. Je ne rentrerai pas dans les détails, mais je n’avais RIEN demandé, ni imaginé puisque ma volonté n’était pas sollicitée au cours de mon sommeil. Je n’avais jamais eu ces rêves et ils ne es sont pas reproduits ensuite.
    Une semaine exactement après ma confession, j’ai eu une vision intérieure de la Sainte Face de Jésus qui me regardait avec beaucoup d’amour le visage transpirant et ensanglanté ce qui a redoublé mes pleurs. J’éprouvais une tristesse et une honte terrible à cause des péchés qui offensaient Jésus(Je m’étais mise à pleurer subitement sans raison et sans rien demander avant que la vision intérieure n’apparaisse).

    Je suis retournée voir mon confesseur pour lui dire tout. Il m’a dit que la vision intérieure venait certainement de l’Esprit-Saint mais il ne se prononçait pas pour les rêves.
    Le 16 et 17 juin prochain, je vais voir le Père Paul-Marie de Mauroy qui a souhaité me rencontrer. Exorciste , il m’a dit que j’avais besoin de la prière de guérison intérieure…

    Je m’aperçois que cheminer vers la Foi n’est pas facile à cause du discernement et de l’humilité qu’il faut avoir. J’étais uen révoltée et une sceptique!!!! Depuis le 6 janvier dernier, je prie tous les jours et je lis tous les jours le texte du jour. Je suis retournée à l’église tous les dimanches. J’ai aussi compris que se dire « croyant pas pratiquant » n’avait aucun sens!!!

    Ayant eu une vie et un cheminement spirituel très difficile

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