L’horathérapie, une thérapie du moment présent

Qu’est-ce que l’horathérapie ? Tâchons maintenant de présenter l’horathérapie de façon aussi tangible que possible, et vivante, telle que le Père Jomin la pratiquait (Jésuite, 1893-1982). Il s’agissait en fait d’une série d’instructions. Celles-ci avaient un contenu, ayant un sens. Le P. Jomin souhaitait, certes, se faire comprendre, mais également faire admettre que pour résoudre quelque peu ses problèmes, il fallait les considérer autrement. Et d’abord se considérer comme incapable d’équilibre, si sa propre vie ne prend sens, à travers un destin général d’abord, une maîtrise active, personnelle et actuelle, ensuite.

L’exposé qui suit est la restitution fidèle du discours tenu par le père. Il y manque l’intonation, la prosodie du langage. Ce texte est à recevoir comme étant émis en première personne, dans le cadre d’un entretien en tête à tête. Le père est à son bureau, tourné vers son interlocuteur qui est à gauche, quasiment à portée de main. D’une voix faible mais bien articulée, l’expression mimique soutenant le discours et ses effets, sans maniérisme, le père cherche à créer une relation de confiance. Individualisée quoique d’un contenu stable, cette relation se veut sans artifice. Il ne s’agit pas de livrer un secret, une confidence, et pourtant c’est un précieux dépôt qui se transmet.

Écoutons-le, dans le style oral qu’il conservait lui-même dans les quelques feuilles polycopiées dont il jalonnait les séances, et qui étaient destinées à se remémorer les principaux items, après l’entretien. Pour le lecteur de notre texte, il ne devrait pas être difficile de repérer la succession du texte oral, des feuillets, et de quelques incidentes de notre plume, pour la transition, ou la restitution d’un élément anecdotique. Les phrases nominales, le style tantôt haché, allusif, tantôt plus délié, didactique, sont imputables au père. Il l’a voulu ainsi ; sans doute s’agissait-il pour lui non de bien écrire, mais de procéder par évidences successives, favorisant ainsi l’impact de ses idées forces.

Les sensations pures

1. Dans la première séance, après avoir écouté le client exposer ses problèmes en toute liberté, on lui fait remarquer que son esprit est sans cesse encombré d’idées, d’images, de souvenirs, de regrets, de désirs, de craintes, de doutes qui s’imposent à lui. De là découlent tension, fatigue, insomnie, troubles de santé, obsessions, angoisse, phobies etc. Parfois, pour des périodes plus ou moins longues, sans cause, ou pour une cause insignifiante, tristesse, découragement, dépression. C’est comme si un film se déroulait, film qu’il n’a pas choisi et dont il ne commande pas le déroulement. Ne dominant pas ses pensées, il n’est pas maître de lui-même, il n’est pas libre. Sans liberté pas de paix, ni de joie, ni même de santé.

Seule la vérité conduit à la liberté. La vérité naturelle mais aussi la vérité surnaturelle, conformément à la parole du Christ : « La vérité vous rendra libre ».

Il convient d’apprendre à maîtriser ses propres sensations, et par là même apprendre à contrôler notre esprit. Nous vivons de sensations, mais chacune est recouverte d’une foule d’idées ; il faut s’exercer à éprouver des sensations pures (ces actes conscients dont parle Vittoz 1) : voir, entendre, toucher, respirer, marcher, sans penser à l’acte présent, ni à rien d’autre, sans effort, comme un bébé. Régression ? Je vois quinze personnes par jour, je lis un livre par jour et je ne suis jamais fatigué. Mais actes voulus où l’on est maître de soi-même, libre déjà.

On a dans la conscience ce que l’on veut avoir. Actes très courts (une à deux secondes), mais nombreux et fréquents, dans les activités de pure routine, travaux manuels, déplacements, sport. Ce que l’on doit faire, le faire, justement. Être dans le présent, c’est cela qui détend et repose. Sentir ce que l’on fait revient à vivre avec un corps réel dans un monde réel. Pour notre cerveau qui travaille tout le temps, les sensations pures sont un véritable repos.

Or, le repos est nécessaire au bon rendement. Les pauses-détente, dans les entreprises en sont la preuve. Le travail intellectuel est interrompu souvent avec profit, par des mouvements respiratoires conscients dont on garde la pleine maîtrise. La respiration est la seule fonction neurovégétative contrôlée par la volonté. Je sens ma respiration, je la rends plus lente, plus profonde, à volonté, consciemment. Je la décompose en : temps d’inspiration, temps d’apnée et temps pour l’expiration.

Il est ensuite proposé des exercices de concentration empruntés à Vittoz.

  • – Sur le signe de l’infini : voir par l’imagination la main dessiner ce signe dans l’air. Mouvement régulier et rythmé. Cet exercice comme les suivants soumet l’imagination à la volonté, libère les obsessions.
  • – Sur le un : imaginer la main qui dessine dans l’air un grand un, en sentant le mot du bras, en voyant le geste, en prononçant un, en l’entendant ; le dessiner six fois de suite.
  • – Sur les membres : porter fortement l’attention sur la main droite en recherchant toutes les sensations qu’elle éprouve, puis main gauche, pied droit, pied gauche … organes intérieurs. Par là, on fortifie les organes, calme les douleurs, réchauffe le corps.
  • – Courants : c’est l’exercice précédent, mais en faisant porter l’attention successivement le long d’un membre ou d’un organe.

L’application aux troubles proprement dits est développée à l’aide d’exemples de la vie courante et de la vie personnelle du Père Jomin. L’esprit en est le suivant : en cas d’angoisse ou de toute autre émotion troublante on apprend à porter son attention, non pas sur l’idée ou le fait qui l’ont causée, mais sur le trouble psychique lui-même. L’angoisse a en effet deux versants, l’idée et l’émotion physique, (tachycardie, respiration bloquée, troubles visuels, tremblement, gorge contractée) ; l’idée doit être chassée par la respiration, par l’un des exercices proposés. Il faut se distraire de l’idée en ressentant l’émotion physique par sensation pure. L’image de l’idée cessant, l’effet s’évanouit. De même en cas de dépression, il est essentiel de se distraire de l’idée péjorative par l’expérience des sensations pures. En cas de désir puissant, il est bon de sentir l’empressement, présentement, pour libérer l’esprit, puis de délibérer : je ferai librement ce que j’aurais à faire par entraînement. Habituellement nous sommes mus par des sentiments vagues, sur lesquels nous ne nous attardons guère, mais qui entravent la vie quotidienne : sympathie, antipathie, irritation, méfiance. La volonté doit braver toute réticence qui s’impose à l’esprit sans véritable fondement rationnel dans l’instant, par le biais des sensations pures. Si le sentiment est utile à la volonté, je le confirmerai sinon il s’évanouira.

A cette occasion, le Père Jomin expose volontiers les troubles qu’il a connus personnellement, ceci lorsqu’il pense que cela peut donner confiance : ainsi, le Père a souffert durant plusieurs années de son ministère, d’une phobie des prières déclamées en public. Il lui fallait impérativement la présence d’un autre prêtre afin de pouvoir entamer une récitation publique. De cette contraiNte douloureuse, il affirme s’être libéré progressivement par le recours aux sensations pures.

2. La seconde séance est consacrée à une réflexion sur les idées forces. Des idées envahiront nécessairement l’esprit si l’action ne demande pas d’attention spéciale. Ce danger sera écarté en ressentant consciemment les mouvements qu’on accomplit. On y mesure l’importance des sensations pures.

Dans son livre Les Idées-forces, le philosophe Fouillée montre comment les grands mouvements de l’histoire ont été causés par des idées. Il en est de même dans la vie des individus.

Personne n’hésitera à marcher sur une planche large d’un mètre et placée à dix centimètres au-dessus du sol. Se risquerait-on sur la même planche à vingt mètres au-dessus du sol ? Le danger n’est pas plus grave, mais l’image de la chute possible se révélerait plus forte que la volonté de ne pas tomber.

De même pour la publicité. Le fabricant prétend prouver que son produit est le meilleur de tous. Il ne se donne souvent pas cette peine : Du bo, Du bon, Dubonnet.

Les chefs d’entreprises ont constaté que leur chiffre d’affaires varie selon leur budget de publicité. Pour certains produits de beauté, les frais de publicité représentent les trois-quarts et même les quatre cinquièmes du prix de revient.

En 1962, on a dépensé pour la publicité quarante-cinq francs par Français, cent trente et un francs par Allemand et trois cent vingt francs par Américain, soit une somme supérieure au revenu annuel par personne dans la plupart des pays en voie de développement.

Plus grave : la plupart des maladies s’expliquent par cette même loi. La complexité du corps humain est effarante, le nombre des cellules s’y comptant par milliers de milliards. Mais plus une machine est complexe, plus facilement elle aura un raté. Composés de dix pièces dont chacune à une espérance de vie de dix ans, elle n’a plus qu’une chance sur mille d’atteindre dix ans sans accident. Qu’en sera-t-il d’une « machine » dont les pièces se comptent par milliards ? Il y aura donc dans le corps des ratés qui se manifesteront par des douleurs.

Si j’éprouve un malaise dans la région du foie et que je me crois le foie malade, je m’expose à une maladie. Non pas que le foie soit lui-même atteint, mais il fonctionnera comme un foie malade. Une maladie bien réelle, nullement imaginaire, une maladie fonctionnelle, non organique.

Ces maladies fonctionnelles d’origine psychique sont-elles nombreuses ? d’après le professeur de médecine Paul Milliez dans la préface du livre du docteur Armand Vincent : Médecine de groupe au service de l’homme, Paris, 1964, « 70 % des patients consultent pour des troubles fonctionnels ». Pourquoi d’ailleurs insister à l’âge de la médecine psychosomatique ?

La même loi n’explique pas seulement des maladies, mais aussi des guérisons, et même des maladies organiques. 2

Dans son rapport de 1959, le docteur Pendergast, président des cancérologues américains, déclare que le cancer se développe quand le moral est mauvais, avec un bon moral le cancer n’évolue pas ; avec un moral excellent, il n’est pas rare que le cancer régresse et même guérisse.

D’après le New York Times, récemment plus de deux cents cas de cancers incurables guéris ont été constatés en quelques mois aux États-Unis. (Le Père Jomin a été témoin d’un cas particulièrement spectaculaire de guérison par ses soins.)

On comprend dès lors l’importance qu’il y a à se garder de toute idée négative qui, par les images correspondantes amène le mal redouté, mais aussi l’importance des sensations pures qui gardent de toute divagation quand l’action de pure routine n’occupe pas l’esprit.

Pour bien faire pénétrer son propos, le Père Jomin fait écrire par le patient : « Je ne m’arrête jamais consciemment à une idée qui s’impose à moi ». Deux séances sont volontiers consacrées à ce préambule de poids. Le but est d’accentuer le lien existant entre le patient et son système neurovégétatif, d’apprendre la maîtrise et la détente de toutes les fonctions.

Exposé essentiel

3. La troisième séance, préparée par les deux premières est l’exposé essentiel, spécifique de l’horathérapie. Écoutons le Père Jomin.

Nous vivons dans la durée, un instant après l’autre. C’est une vérité évidente. L’instant d’avant, je n’y peux plus rien, l’instant d’après, je n’en sais rien. je n’ai à moi que l’instant présent. C’est mon unique trésor, lui seul est réel. Vivant par la pensée dans le passé ou dans l’avenir, nous perdons notre unique trésor. Car lui seul permet de réparer le passé et de préparer l’avenir ; c’est lui qui nous met en contact avec l’éternel. Bien vivre, c’est vivre toujours dans le présent, un présent qui est à lui-même un but. Pour y aider, on propose une formule très simple : « Je veux ce que je fais ». Le verbe vouloir est employé dans son sens propre. La volonté est une tendance rationnelle qui tend vers le bien que la raison présente. De plus, il ne s’agit pas d’une volonté tendue mais aimante.

Dans plusieurs langues comme l’hébreu, l’arabe, l’espagnol, vouloir prend aussi le sens d’aimer. Trop souvent la volonté qui veut le bien que lui présente la raison se laisse déjouer par une tendance inférieure plus ou moins sensible telle que l’envie, la jalousie, l’orgueil. Pouvant aimer ce qui n’est moralement pas bien, je ne puis vouloir tout ce que j’aime, alors que, ne voulant que le bien moral, je peux toujours aimer ce que je veux et vouloir ce que je fais. La formule n’est donc pas : « J’aime », mais « je veux ce que je fais », d’une volonté aimante. Le présent, c’est le passage qui ronge continuellement l’avenir. Frontière mouvante, le présent à deux faces :

  • – une passée, qui représente le présent connu
  • – une à venir, qui est l’action en train de s’accomplir

Se plonger dans le présent n’est possible qu’en acceptant :

  • – et soi-même tel que l’on est
  • – et les conditions et conséquences de l’action.

« Je veux ce que je fais », qui concerne l’action qui s’accomplit, suppose donc nécessairement une autre formule : « je veux ce qui est » qui concerne le présent connu. Connu donc passé. C’est devenu une vérité intangible et éternelle, quoiqu’elle ait été contingente. Dieu lui-même n’y peut plus rien.

Nous ne cessons donc d’être mécontents de vérités éternelles : nous-mêmes en ce que nous sommes, les autres, les choses tels qu’ils se présentent à nous. Quel gaspillage ! Acceptons ce que nous ne pouvons pas changer. Les stoïciens le faisaient déjà de leur mieux.

« Je veux ce que je fais », suppose nécessairement « je veux ce qui est ». Lorsque l’action est de pure routine, ne demande aucune réflexion : sensations pures, pour détendre l’esprit. Les anciens disaient déjà : « Fais ce que tu fais. » (Age quod agis). Tout ceci est de bon sens et doit faire l’objet d’un assentiment.

Avec les incroyants, ce thème est développé, repris, commenté. Avec les croyants ou des déistes, le Père Jomin propose le point de vue chrétien, qui va beaucoup plus loin, et valorise infiniment la réflexion :

Éternellement, il y a Dieu, Être infini, Perfection infinie, Bonheur infini. Éternellement Dieu donne tout son Être, toutes ses perfections, tout son bonheur à son Verbe, à son Fils, ne se réservant que le nom de Père. Le Fils qui reçoit tout du Père, rend tout au Père, ne se réservant que le nom de Fils.

Et cet Amour, ce Don réciproque, c’est l’Esprit Saint. Ainsi donc, en Dieu, nous ne trouvons qu’Amour, Don de soi ; comme hors de Dieu il n’y a rien, dans l’absolu, Être = Amour = don de soi.

Il aurait pu n’y avoir qu’un seul Dieu jouissant éternellement du bonheur dans l’Amour. Mais parce que Dieu est amour, nous sommes.

Comment donc Dieu nous a-t-il faits ? Nécessairement à son exemple, puisqu’il est l’Être, l’Unique. Amour, Dieu nous fait donc pour aimer, pour nous donner, et nous serons dans la mesure où nous aimerons et nous donnerons.

Mais qu’aimerons-nous ? Ce qui est aimable, Dieu lui-même et les œuvres de Dieu, amour de Dieu, amour des hommes.

Mais l’amour ne s’impose pas, il se propose. Aimant intensément une personne, je ne pourrai qu’essayer d’attirer son attention et peut-être son affection par des dons et des services.

Ainsi fait Dieu. Il nous donne tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes et il se donne Lui-même. Et le Verbe se fait chair et va jusqu’à mourir pour nous.

Dans l’heure qui précède son agonie, le Sauveur déclare : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », marquant par là que, s’il mourait, c’était moins pour nous sauver – un acte de sa volonté divine y suffisait – que pour nous proposer son amour, pour attirer notre amour.

Reste que l’amour ne s’imposant pas, je puis refuser cet amour que Dieu me demande. Je puis vivre pour moi, attirer à moi les choses.

Qu’arrive-t-il alors ? Fait pour aimer, pour me donner, je vis en moi, pour moi. Je vais contre ma nature. Mettant dans ma vie l’égoïsme au lieu de l’amour, je mets dans ma vie un principe de souffrance.

Si, pour enfoncer un clou, j’emploie ma montre comme marteau, le clou s’enfoncera, mais la montre ? Elle souffrirait terriblement si elle en était capable. Moi je souffre. La souffrance du bébé ne s’expliquera pas par son égoïsme à lui, mais par celui d’un ascendant alcoolique, de sa nourrice imprudente ou de quelqu’autre membre de l’entourage. Mais n’est-ce pas injuste qu’un enfant innocent souffre par la faute d’un adulte coupable ?

Contemplons de nouveau La Trinité. Il aurait pu, disions-nous, n’y avoir qu’un Dieu en trois Personnes. En réalité, tel est le plan de Dieu : qu’il n’y ait toujours qu’un Dieu en trois Personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, mais dans le Fils, il y a vous, il y a moi, il y a tous les hommes.

C’est Jésus qui déclare : « Je suis la vigne, vous êtes les branches ». Une vigne comporte un tronc et des branches. Sans doute une branche brisée, séparée de la vigne n’est plus rien. Mais dans la vigne, c’est la vigne. C’est même si bien la vigne que jamais les raisins ne poussent que sur les branches, non sur le tronc. La vigne étant pour les raisins, nous sommes nécessaires à la vigne. Saint Paul recourt à une comparaison différente. Le Christ est la tête d’un corps dont nous sommes les membres. Un corps qui n’aurait qu’une tête serait bien imparfait. Membres du Christ, nous sommes nécessaires au Christ. Ainsi, membres du Verbe incarné, demain nous jouirons du bonheur éternel et infini du Verbe. C’est là une vérité surnaturelle, que jamais philosophe n’aurait pu deviner. Il a fallu que le Verbe lui-même la révélât.

Vérité surnaturelle, mais aussi vérité naturelle. Toute vérité surnaturelle a un fondement naturel. Le fondement naturel de la vigne et du corps du Christ, c’est la solidarité humaine. Nous dépendons essentiellement les uns des autres et ne pouvons vivre seuls. Existence, aliments, vêtements, logement, nous tenons tout des autres. À chaque instant nous bénéficions de la solidarité. Parfois nous en souffrons. Traversant la rue entre les clous, protégé par un feu rouge, je suis renversé par un chauffeur imprudent. La faute est en lui, c’est moi qui suis blessé. Solidarité. Il y a donc beaucoup de souffrance sur terre. Amour, comment Dieu peut-il la vouloir pour ceux qu’il aime ? Incarné, le fils guérissait les malades, rendait vivant à une veuve l’enfant qu’elle pleurait, multipliait les pains pour éviter à la foule une faim de quelques heures, changeait l’eau en vin pour épargner à de jeunes mariés la honte de refuser un vin qu’ils n’ont plus. Non, Dieu ne veut pas la souffrance ; mais, l’amour ne s’imposant pas, Dieu ne peut l’empêcher. Dieu le permet, mais pour qui aime Dieu, tout tourne à notre avantage (Rm 8, 28).

Ainsi, tout dans ce présent inchangeable n’est voulu ou permis par Dieu que pour mon bien. En toute sécurité, j’affirme : je veux tout ce qui est. Tout, même ce qui semble un mal.

Les souffrances physiques pleinement acceptées seront adoucies parfois même elles disparaîtront. Nous le voulons, non pour qu’elles disparaissent, mais dans la conviction qu’elles ne sont permises que pour notre bien par un Dieu qui nous aime plus que nous ne nous aimons nous-mêmes. Les douleurs morales sont plus facilement encore calmées par cette acceptation.

Je veux aussi mes défauts comme ceux des autres. N’appartiennent-ils pas à ce passé inchangeable que Dieu n’a permis que pour mon bien ? Un problème devient insoluble si on en écarte l’une des données. Mes défauts sont une des données de ma vie présente. C’est de là qu’il me faut partir.

Souffrances et défauts ont des causes. Ce sont généralement des erreurs et des fautes commises par d’autres ou par soi-même. Je les veux, même les fautes — comme des réalités qui n’ayant pu être évitées, doivent concourir au bien — L’Église ne qualifie-t-elle pas de bienheureuse la plus grave des fautes humaines ? « Felix culpa » que le péché d’Adam qui nous a valu l’incarnation du Christ. Voulant pleinement le présent, j’en veux les conséquences. Mais l’avenir dépend du présent comme le présent dépend du passé.

D’ailleurs cet avenir que j’ignore, c’est l’amour de Dieu qui me le prépare n’ayant en vue que mon bien. Je veux tout l’avenir, puisque voulant mon bien propre, je veux ce que Dieu veut pour moi.

Ainsi donc, voulant tout ce qui est, je veux toute la durée, cette succession de millénaires dont je ne connais guère que l’amour de son ordonnateur.

Dès lors, quelle détente et quelle libération ! Détente car plus de révolte, plus de crainte, plus de préoccupation, mais une acceptation confiante qui s’étend à toutes choses. Libération : rien ne s’impose plus à moi, mais tout sans exception : je le veux et je l’aime, comme je veux et j’aime la volonté de mon Père.

Fais ce que tu fais ! Formule que nous a léguée l’Antiquité. Sans doute, mais comprise avec toute la plénitude d’amour qu’est venu nous enseigner le Verbe incarné, ce Dieu tout aimable qui m’aime plus que je ne m’aime moi-même. De toute mon âme, je veux sa volonté, je veux tout ce que je fais. Donc, plus rien de commun avec le stoïcisme, qui nous faisait dépendre du fatum ou de l’ananké, destin aveugle.

Cependant, de cette immense extension du premier principe, il me faut prélever une toute petite durée, celle de l’action que j’accomplis en ce moment car c’est pour elle que s’applique le second principe : je veux tout ce que je fais.

Principe qui paraît beaucoup moins important que le premier puisqu’il ne concerne qu’une durée de quelques minutes ou de quelques heures au lieu de la suite indéfinie des siècles. Ce n’est là qu’une apparence, comme nous le verrons bien. Pour le moment, contentons-nous d’une remarque. Toute la journée, du lever au coucher, ce principe s’applique à tous les instants. Du lever au coucher, car au lit, on se repose. Mais, dès le lever l’activité commence, et il me faut vouloir et aimer chacune de mes actions. S’il s’agit d’un travail qui occupe l’esprit, je m’y appliquerai de toute mon âme. Or, combien de fois je me mets à l’œuvre superficiellement distraitement, du bout des doigts. D’où médiocrité du résultat et fatigue : la feuille de papier que je pourrais tenir indéfiniment à la main sera vite déchirée et elle est « distraite », tirée de plusieurs côtés. Unifié dans l’action, j’agis au mieux et sans fatigue.

De même pour les conversations. Si l’on nous parle, soyons présents d’esprit et non seulement de corps : quel qu’humble que soit notre interlocuteur, ne lui faisons jamais cette injure : c’est un membre du Christ, ou du moins quelqu’un pour qui le Christ est mort.

Outre des actions et conversations importantes, la journée comporte une foule d’activités de pure routine : soins du corps, soins du ménage, travaux manuels, exercices sportifs, déplacements. Là encore, je veux ce que je fais. Non pas qu’il me faille réfléchir à cette action de routine, ce serait le moyen de la faire mal et de me fatiguer. Si je n’ai pas à réfléchir à quelque autre chose en l’accomplissant, je me contenterai de le sentir en sensation pure, instants de détente où, tout en conservant la maîtrise de moi, je récupère des forces pour les heures plus laborieuses.

Tout ceci n’est pas nouveau, en théorie. « Ce qui est nouveau dans ma vie, c’est de le vivre » conclut le Père Jomin. Quand on simplifie ainsi sa vie, elle est transformée.

Développement

Pour illustrer l’exposé des principes essentiels de l’horathérapie, les séances suivantes mettent en valeur la richesse de sens contenue dans le présent et dans les deux formules proposées : « Je veux ce que je fais, je veux tout ce qui est. » On étudie successivement l’importance du fait de se plonger dans le présent, l’indépendance, la reconnaissance, les forces dont nous disposons, le sommeil, l’habitude, la décision, l’insuccès, les relations avec autrui, ainsi que les problèmes personnels du patient. Car celui-ci est toujours libre de parler chaque fois qu’il le souhaite.

* Me plonger dans le présent

Le présent résume en lui tout le passé et influe sur tout l’avenir. Je répare donc le passé et je prépare l’avenir, non pas en y pensant pour s’en inquiéter, mais en me plongeant dans le présent.

Je puis et dois m’y plonger. Tout mon passé intervient dans la composition de ce texte. Que j’aie fait d’autres études ou d’autres lectures, que j’aie eu d’autres professeurs ou d’autres parents ou d’autres compagnons, j’écrirais autrement ou autre chose ou je n’écrirais pas, peut-être même ne serais-je plus.

Et mon passé ne commence pas à ma naissance ni à celle de mes parents : toute la lignée de mes ancêtres depuis le premier homme intervient à mon insu. Et pas seulement mes ancêtres, mais tous les ancêtres de chacun de mes professeurs, tous les ancêtres de chacun des auteurs, de chacun des livres que j’ai lus, tous les ancêtres de chacune des personnes qui ont agi sur chacun de ces ancêtres … Mon présent m’apparaît comme la pointe d’un cône qui s’étend à l’infini dans le passé, enserrant une masse d’hommes. Et tous ces hommes que j’ignore influent sur mon action présente. Le monde sera autre dans trois siècles parce que j’écris ces lignes.

Le nez de Cléopâtre … Sans doute, je ne suis pas Cléopâtre, pas plus qu’un caillou n’est une montagne. Mais un caillou tombant sur un névé forme une boule de neige qui grossit, devient une avalanche qui emporte les villages tout comme l’écroulement d’une montagne. Il y faut parfois bien moins de temps. Tel personnage important est blessé dans un accident de circulation parce qu’un chauffeur de taxi a bu un verre de trop. Peut-être, sans le savoir, ai-je déjà transformé l’histoire. Aucun manuel d’histoire n’en parlera. N’y trouvent place que de très grands personnages dont l’action est évidente. Au ciel, nous connaîtrons la vraie histoire, celle que chacun de nous a écrite à son insu.

Je veux ce que je fais. Cette formule qui semble ne concerner qu’une durée très brève a donc une extension qui ne le cède guère à l’autre. On y retrouve tout le passé comme tout l’avenir. Avec cette différence que l’une accepte les choses que l’autre transforme, puisque c’est par mon action présente et par elle seulement que je répare le passé et prépare l’avenir. Mais pour transformer les choses, il me faut commencer par les accepter. Comme d’ailleurs je ne puis accepter toutes choses si je ne suis décidé à les transformer : comment accepter une faute ou un défaut si je ne suis pas décidé à la réparer ou à la corriger ? Or c’est l’action présente qui corrige et qui répare. Je veux tout ce qui est. Je veux ce que je fais. Deux principes inséparables. Ce sont les deux jambes qui nous permettent d’avancer, ou mieux les deux ailes par lesquelles nous nous élèverons dans les hauteurs.

Je me plonge donc dans le présent. Parfois, ce présent consistera à prévoir l’avenir ou à penser au passé. Sinon, je ne m’occupe pas plus de l’avenir que du passé.

Croyant, je sais que rien n’arrive que par la volonté ou la permission d’un Dieu-Amour, qui ne veut ou ne permet rien que pour mon bien (Rm, 8, 28). Je puis donc m’abandonner en pleine confiance à son amour en me plongeant dans le présent.

* Indépendance

Mon corps est soumis à toutes les lois physiques. Soumis à des lois, je ne suis pas indépendant. Mais voulant tout ce qui est, ces lois, je les veux. Elles sont comme je veux qu’elles soient. Ce sont mes lois.

Je suis indépendant, puisque je les domine. C’est avec les hommes qu’apparaît l’indépendance . Aucun homme ne peut me commander. Dieu seul est au-dessus de moi. Sans doute, Dieu intervient dans ma vie par toutes sortes d’hommes. Mais si je parle d’autorités religieuse, ecclésiastique, civile, administrative, familiale, il n’y a en réalité qu’une autorité, celle de Dieu qui m’atteint par des hommes, ses mandataires. Que je m’arrête devant un feu rouge, c’est devant l’autorité de Dieu que je m’arrête. L’homme qui commande peut ne pas croire en Dieu, c’est à l’autorité de ce Dieu qu’il nie que j’obéis, et je ne l’écoute pas s’il s’oppose à la loi de Dieu : je n’obéis donc qu’à Dieu. Mais à Dieu même, je n’ai pas à obéir. Dans une famille où régnerait l’amour, le père n’aurait jamais à commander. Chacun s’empresserait de devancer ses moindres désirs.

De même, Dieu n’a pas à me commander : je veux, j’aime ce que je fais de tout mon être. Sans doute, je ne veux que la volonté de Dieu. C’est que je ne suis pas assez insensé pour vouloir autre chose. Que sais-je de moi-même et du monde ? Je ne vois que l’extérieur de mon corps et ignore l’état de mes organes intérieurs. Je sais ce que je fais en ce moment. Mais dans cette action présente, que d’inconnues ! Que de pressions du passé dont je n’ai pas conscience ! Mon passé est un océan d’oubli d’où pointent quelques rares îlots de souvenirs, teintés d’incertitudes et de doutes. L’avenir est pour moi nuit noire. J’ai une âme spirituelle et immortelle, mais il me le faut prouver par des arguments dont certains discutent la valeur. Je ne connais les autres que par analogie avec moi-même qui me connais si mal. Ignorant tout, comment prétendrais-je diriger sagement ma vie ? Seigneur, je veux votre volonté ! Vous êtes la Sagesse, vous êtes l’Amour, vous inclinez toutes choses à mon avantage, ne serait-ce pas folie que d’espérer choix meilleur ? Oui, je veux votre volonté. Votre volonté, j’en fais ma volonté. Si bien que, voulant ce que je fais, je fais ce que je veux. Concevrais-je indépendance plus totale ? Je n’ai pas à obéir, mais à aimer.

D’ailleurs, ayant fait de moi un membre de son Fils, c’est en lui seul que Dieu me voit. Inclus dans La Trinité, aimant Dieu, je m’aime moi-même. Et ma volonté est comprise en la volonté divine. N’obéissant à personne, je n’imite non plus personne. S’il n’y a pas deux feuilles d’un même arbre qui se ressemblent, comment Dieu aurait-il le même dessein sur deux de ses enfants ? Ce Saint peut agir comme Il le veut, je ne l’imiterai pas. Si ce qu’il fait est bon pour moi, je le ferai, non parce qu’il le fait, mais en me référant à Dieu. Je ne l’ai donc pas imité. Je lui suis cependant profondément reconnaissant : grâce à lui, j’ai fait ce qui m’est bon, à quoi je ne pensais pas. Je n’agirai pas non plus comme tout le monde. Je ne suis pas tout le monde, mais moi-même. Que des moutons se jettent à l’eau avec le troupeau si bon leur semble, je préfère l’indépendance dans l’amour ».

* Reconnaissance

Unique supérieur, Dieu est aussi mon unique bienfaiteur. Tout sans exception me vient de lui. Mais c’est par les hommes que Dieu me fait ses principaux bienfaits. Combien ai-je d’ancêtres ? Je n’en sais rien. Les mathématiques m’en donnent mille milliards à quarante générations ! C’est qu’elles oublient la consanguinité. Le dernier empereur romain, en douze générations, n’a eu que 533 ancêtres et non 4096. En tout cas, se succédant sur des centaines de milliers d’années mes ancêtres sont nombreux et chacun d’eux est nécessaire pour expliquer mon existence . Je ne puis me nourrir, me vêtir, me loger, vivre, en un mot, sans que des milliers d’hommes de tous les coins de la terre n’y travaillent.

C’est par amour que ma mère m’apprit mes premiers mots. Ce n’est pas par amour, mais pour gagner leur vie, que les ouvriers ont confectionné mes vêtements. Cependant certains d’entre eux sont heureux d’aider leurs frères par leur travail. Ainsi ferai-je.

Faites par amour, chacune de mes actions me permet à chaque instant de pratiquer les deux grandes vertus chrétiennes, l’amour de Dieu, l’amour des hommes. L’amour de Dieu, qui se confond avec l’amour de sa volonté. L’amour des hommes, puisque les fonctions et les métiers sont tous orientés vers le service d’autrui, pour lui permettre de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de se distraire, de se déplacer, de se guérir … L’enfant n’étudie que pour s’y préparer. Sommeil et repas fournissent les forces nécessaires. De plus, en consommant j’aide aussi autrui, puisque toute l’économie est tournée vers la consommation et que le pays prospère ou périclite suivant que le niveau de la consommation s’élève ou s’abaisse.

Et que dire de la valeur de mes actions vues avec les yeux de la foi ? Bonnes, chacune d’elles profite à tout le corps du Christ, aux membres du passé et de l’avenir comme à ceux du présent. En mourant, l’Homme-Dieu sauvait les hommes primitifs comme ceux des derniers temps. En lui, je transcende moi aussi le temps. Non, la vie n’est pas absurde. Chacun de ses instants a une valeur universelle et une valeur d’éternité.

« Je veux. J’aime ce que je fais ! »

* Le sommeil

« Dormir, c’est se désintéresser » (Bergson). On ne peut dormir si on s’inquiète de son sommeil. On dormira si l’on ne pense à rien. Nous dormons pour nous reposer, mais pour nous reposer, il faut dormir ? Non. Des sujets qui ne pouvaient physiologiquement dormir à cause de traumatismes crâniens, vivaient parfaitement bien.

Pour se reposer, il faut s’étendre et se détendre. Donc me coucher, non pour dormir, mais pour me reposer. La fatigue qui suit une insomnie vient moins de l’insomnie que de l’énervement.

* Nous ne connaissons pas nos forces

Nous n’employons d’ordinaire que le tiers (W. James) ou même le cinquième (Kluckhorn) ou 5 à 15 % de nos forces physiques (E. S. Peris), intellectuelles ou morales. Les forces de réserve se développent par l’usage et l’effort. Importance de l’intérêt que la volonté permet d’éveiller. Alexis Carrel montre qu’il y a tout profit à souffrir parfois de l’insomnie, de la fatigue, de la faim, de la soif, de la chaleur, du froid, du danger. Plusieurs exemples de mobilisation insoupçonnables par le danger ou l’intérêt professionnel et scolaire sont relatés.

Le Père poursuit : Qui suivra mes conseils sera rarement fatigué (lui-même est toujours frais comme l’œil, disponible). Cependant en cas de fatigue réelle, on s’étendra l’esprit détendu, toute une journée, ou du moins une longue sieste, en ajoutant au besoin une demi-heure après le petit-déjeuner et une demi-heure avant le déjeuner. S’aider au besoin d’un livre en cas de pensées fatigantes.

Égalité d’humeur : violence et colère sont des faiblesses. Il n’est rien de plus fort que l’homme qui, dans les soucis et les souffrances, se montre toujours accueillant, prêt à écouter et à comprendre les autres, même ceux qui l’ont traité en ennemi. « Bienheureux les doux car ils posséderont la terre ».

* L’habitude

Nous vivons d’habitudes. Elles permettent de détourner ses forces vers de nouvelles acquisitions. Mais danger de routine, d’esclavage. On confond souvent habitude et plaisir (mets, tabac). « Je veux ce que je fais » permet d’acquérir rapidement des habitudes, qui rendent faciles des actions d’abord pénibles. Parfois un seul acte énergique permet d’acquérir ou de corriger une habitude.

Écouter, regarder, se mouvoir nécessite de prendre des habitudes. Une habitude est une libération (Bergson). Un conducteur entraîné reste libre de converser avec ses passagers, de regarder le paysage.

Comment acquérir une habitude ?

  • – Chez l’animal, un patient dressage, par répétition du conditionnement inhibiteur et désinhibiteur, permet d’obtenir quelques résultats.
  • – Chez l’homme, c’est l’âme qui créée l’habitude en choisissant son rythme de vie. Elle apprend ainsi à commencer par l’action pénible et difficile qui est pourtant nécessaire, pour s’en libérer. Ex : le courrier.

Le père explique qu’il répond toujours quotidiennement aux lettres qu’il a reçues le matin même. S’il faut une recherche avant de répondre, il répond qu’il en faut une … Quel soulagement pour lui, depuis qu’il procède ainsi, sans débat ni détour.

* La décision

Parfois un seul acte suffit à prendre une habitude : c’est la décision. Ainsi, il faut se voir et faire marcher l’imagination c’est le sens propre du mot prévoir. Trois questions à se poser. Est-ce bien ? Est-ce possible ? Est-ce facile ?

Décider : « Je le veux ». Une habitude peut-être ainsi prise par une décision de quelques secondes. C’est une application du principe : image-mouvement inséparables.

C’est imprudent de s’obliger à l’avance à une chose difficile. Le plus souvent on la rendra facile en la fractionnant par instants. Être aimable avec une personne antipathique est possible durant un instant. Ayant commencé, on continuera, par inertie, autre loi qui existe dans l’activité comme dans l’immobilité.

Inutile de s’astreindre à une chose impossible à moins qu’il existe un biais pour y accéder. Décision, donc, pour une chose brève. Ensuite jouera l’inertie. On apprend ainsi à décider de son temps, et surtout une chose à la fois, et pour une fois.

Au-delà, cela risque d’être trop lourd à assumer. En tout cas, décider vite dès que le problème a été bien posé … comme on décide une action bonne, ne pas hésiter à faire mieux si les circonstances le permettent.

* L’insuccès

Avec de tels conseils, on réussira bien plus souvent. Pour un examen, deux conditions sont requises : l’une est importante : savoir un peu la matière … l’autre est essentielle : être détendu.

Tout ce qui est entendu, lu ou vu est enregistré pour la vie entière. (Le père évoque la constatation de réminiscences insoupçonnables en particulier au cours de délires, ou de delirium.) Mais il faut se souvenir, ce qui dépend de la détente. pourtant on ne réussira pas toujours, d’autant qu’une foule de choses ne dépend pas de nous (dans l’aboutissement d’une action complexe).

Une illustration pour les croyants : le Christ a assumé l’insuccès. Condamné par le Sanhédrin, jugement ratifié par Rome, abandonné par ses disciples, renié par le chef des Apôtres, il meurt sur la Croix. À ce stade une seule personne croit en lui, sa mère. Plus un criminel qui se convertit. L’insuccès est total, et pourtant il débouche sur le triomphe : la Résurrection le surlendemain.

Pour tous : « Insuccès ? Je le veux, j’en fais un point de départ. » Quelques exemples historiques de grands hommes ayant appliqué ce principe :

  • – B Disraeli, fils d’un juif italien devient après une série d’échecs, mais une volonté tenace, impénétrable par le découragement, chef incontesté des conservateurs anglais à la fin du XIXe siècle.
  • – Bismarck reconnaît enfin de carrière : « On ne peut pas prévoir l’avenir ».
  • – Napoléon à Cambacérès : « Je me suis si souvent trompé que je n’en rougis plus ».
  • – De Gaulle à Michelet : « Ma vie est une série d’échecs ».

Ainsi chacun a réussi en accumulant erreurs et échecs, mais sans se décourager.

On ne peut pas prévoir l’avenir ? Et pourtant le présent nous y contraint. N’étant pas prophète, je me tromperai sûrement : je veux mon erreur (celle du moment) dont je ne peux éluder le fait, ni empêcher la survenue. Un insuccès pleinement accepté assure un succès futur ; mieux, c’est déjà un succès présent que de tirer l’enseignement de l’échec.

D’ailleurs quand une porte se ferme devant nous, d’ordinaire une autre s’ouvre. Mais nous restons à pleurer devant la porte fermée sans remarquer celle qui vient de s’ouvrir.

* La réceptivité avec autrui

Nos sens nous sont d’autant plus fidèles que nous pensons moins. Comment être réceptif aux autres et à leur pensée, sans déformer ce qu’ils nous livrent d’eux ?

C’est un fait que, comme le liquide, la pensée, prend la forme de son réceptacle. N’ayant pas le même contexte d’idées que notre interlocuteur il nous est impossible de le comprendre à la perfection. La pratique des sensations pures apprend à ne pas déformer les choses. Alors qu’habituellement, on ne dépasse pas 10 % de réceptivité, il est possible, en écoutant de toute son âme, d’atteindre 80 % de réceptivité. M’efforcer de comprendre le point de vue d’autrui, en faisant abstraction du mien, pour ne pas déformer sa pensée ; ne jamais juger sévèrement d’après le rapport d’un tiers, ni même d’après un ou deux faits constatés par moi, deux actes ne constituant pas nécessairement une habitude ; ne pas juger l’homme d’aujourd’hui d’après ce qu’il était hier : il a pu changer dans l’intervalle.

Dans les fréquentations courantes, forcément superficielles on ne connaît qu’une face des gens, selon le principe action-réaction. (Ils ont réagi à la façon d’être que nous avons nous-mêmes manifesté à ce moment-là).

Estimer quelqu’un, le juger favorablement, c’est l’aider à acquérir les qualités que je lui attribue. Exemples de progrès exceptionnels chez des enfants qui « gratifiés » par des tiers à leur insu d’atouts scolaires insoupçonnés auprès de leurs maîtres d’école, se sont mis à les acquérir sous l’effet décisif du regard neuf ainsi provoqué.

Ainsi les gens ne doivent pas être jugés sur le passé sans valider le jugement par le présent. Accepter le mal que l’on dit de soi. Se dire que la personne ne sait pas tout de nous. Savoir qu’un enfant ou un adulte malfaisant sont souvent des gens de bonne nature, à qui le mal a été suggéré.

Ainsi, je peux juger les actes, jamais les personnes. Aux croyants, on rappelle que le Christ a dit : « Je ne juge personne » (Jn 8, 15). On ne peut même pas se juger soi-même. La part importante du manque de liberté nous échappe souvent.

Conclusion

* « Je veux tout ce qui est », « Je veux ce que je fais », « Sensations pures ».

Tels sont les trois points essentiels de cette méthode qui assure liberté, paix et joie. L’être étant d’autant plus parfait qu’il est plus un, une méthode qui comporte trois éléments paraît bien imparfaite. En réalité cette méthode se résume en une seule proposition : « je veux ce que je fais ».

Cela suffit, car pour me plonger dans le présent, dans l’action que je suis en train d’accomplir, il est nécessaire que j’en accepte toutes les conditions, aussi bien celles qui me concernent que celles de l’entourage et du milieu. Je veux tout ce qui est.

Et quand l’action est de pure routine, la simple conscience directe (sensations pures) s’impose pour la bien faire (c’est-à-dire sans spéculations parasites). Je veux tout ce que je fais suppose donc : je veux tout ce qui est, et inclut les sensations pures.

Fais ce que tu fais ! Formule que nous a léguée l’Antiquité. Sans doute, mais comprise avec toute la plénitude d’amour qu’est venu nous enseigner le Verbe incarné, ce Dieu tant aimable qui m’aime plus que je ne m’aime moi-même. De toute mon âme, je veux sa volonté, je veux tout ce que je fais.

* Perspective surnaturelle

Que l’horathérapie favorise la santé mentale, ce n’est pas douteux. Que pour le croyant, elle régénère sa foi, c’est un bénéfice qui n’est pas négligeable, puisque l’invigoration du lien religieux participe à sa guérison.

La réceptivité avec Dieu est l’achèvement de l’horathérapie. Prendre conscience de moi, par sensation pure : conscience toujours actuelle, mais habituellement recouverte par des pensées, des sentiments puis affirmer par la foi que j’atteins ainsi le Christ dont je suis membre.

Suit la lecture de textes tirés de l’Écriture aidant à la prière, courte et itérative. Sa fonction d’idée force amène la concentration sur l’image de la chose exprimée. Textes de confiance sur le secours de Dieu, qui aime chacun personnellement. Textes de Joie, de Foi, d’Espérance, venant raviver dans l’âme du sujet la vérité correspondante.

Des citations de l’Écriture Sainte, réunies par le Père Jomin, vont étayer la perspective surnaturelle qui est l’épine dorsale de l’horathérapie. Sa fin immédiate étant de rééquilibrer le sujet, sur le plan de son hygiène mentale, elle affIrme clairement que ce bien précieux s’acquiert par une conversion de l’esprit et du cœur dont la grâce se demande dans un acte de Foi au Christ Sauveur.

Elle n’en est pas moins concrète afin de faire comprendre qu’un tel don se reçoit avec un inégal profit, selon que la vie psychique personnelle est gérée ou désorganisée. Le don de Dieu fructifie idéalement là où l’accueil en a été préparé par Dieu lui-même. La connaissance, par la Foi, et l’enseignement constant de l’Église de cette suprême logique, s’accommode toutefois d’une grande prudence pédagogique et psychologique, chez l’avisé thérapeute qu’est le Père Jomin. Le précepte ignatien : « Être maître chez soi » est ici clé de voûte. La dialectique employée s’y montre hardie, voire téméraire, reposant sur la confiance que procure une spéculation sûre d’elle-même, tout autant que de son « éclairage » transcendant, la Révélation ni plus ni moins. Le catholique attentif a pu (et dû) ici ou là froncer les sourcils. Nos Charybde et Scylla ont pour nom stoïcisme et quiétisme. Le père aurait-t-il dû, tel saint Augustin, rédiger ses « retractationes » ? Quid de ces fautes ou de ces erreurs « voulues » dans le présent ? On a bien compris qu’il s’agit d’accepter ce qui est pour en faire un levier au service d’un bien plus grand, sans complaisance pour le faux pas.

Au croyant comme à l’incroyant, le père Jomin fait la proposition suivante : acceptons, comme cheville ouvrière de l’équilibre psychologique et général de chacun, de poser la valeur ontologique du présent comme une intuition précieuse ; et formons l’hypothèse que la maîtrise en permet l’expérience d’une valeur existentielle, et donc d’un déploiement personnel. Par la Révélation, Dieu nous en donne le sens. À chacun il offre de s’y rallier, donnant à la liberté sa fin véritable. Tel est le couronnement surnaturel d’une réalité, sans lequel le constat intuitif, non sans valeur bien sûr, se trouve sans complétude.

* Confiance

– « Mets ta confiance en Dieu et fais le bien, et tu vivras en sécurité. Mets en Dieu tes délices, et il te donnera ce que demande ton cœur. Remets ton sort à Dieu et confie-toi en Lui : il agira lui-même » (Ps 37, 3 s).

– « Ne vous inquiétez pas en disant : Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? De quoi allons-nous nous vêtir ? Votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine » (Mt 6,31-34).

– « Que craignez-vous, hommes de peu de foi ? » (Mt 8, 26).

– « Que votre cœur ne se trouble pas : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi » (Jn 14,1). « Ayez confiance ! J’ai vaincu le monde » (Jn 16, 22. Dernière parole de Jésus avant la prière sacerdotale et l’agonie.)

– « Pour qui aime Dieu, tout tourne à son avantage » (Rm 8, 28). « Tout », même défauts, erreurs, fautes passées.

– « La piété est utile à tout. Elle a des promesses pour la vie présente et pour la vie future » (1 Tm 4,8).

– « Il m’aime et il s’est livré pour moi » (Ga 2,20).

– « Comme mon Père m’a aimé, je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. » (Jn 15,9).

– « Si quelqu’un d’entre vous manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu et elle lui sera donnée. Mais qu’il demande avec confiance, sans hésiter. Car celui qui hésite ne doit pas s’attendre à recevoir quelque chose de Dieu » (Jc 1,5-7).

– « En vérité, je vous le dis, si quelqu’un dit à cette montagne : soulève-toi et jette-toi dans la mer, et s’il n’hésite pas dans son cœur, mais croit que ce qu’il dit va arriver, cela lui sera accordé » (Mc 11,23-24).

– « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, comment avec Lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur ? … Qui nous séparera de l’amour du Christ ? J’en suis sûr … Aucune créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Sauveur » (Rm 8, 33 s).

* Joie

– « Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15, 11). Quelques heures avant l’agonie, après avoir annoncé aux apôtres leur défection et leur reniement.

– « Maintenant je vais à vous et je fais cette prière pendant que je suis dans le monde afin qu’ils aient la plénitude de ma joie » (Jn 17,13). Prière de Jésus à son Père après la Cène.

– « Soyez toujours joyeux ! » (1 Th 5,16).

– « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ! Je vous le répète, réjouissez-vous ! » (Ph 4, 4).

– « Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie et de toute paix dans la foi ! » (Rm 15,13).

– « Les Apôtres sortirent du sanhédrin, joyeux d’avoir été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus » (Ac 5, 41).

– « Je surabonde de joie dans toutes nos tribulations » (1 Co 7, 4).

– « Dans la mesure où vous avez part aux souffrances du Christ, réjouissez-vous »(1 P 4, 13).

1. Roger VITTOZ, Traitement des psychonévroses par la rééducation du contrôle cérébral, J.-B. Baillère, Lausanne, 1907.

2. Des cas personnellement connus d’hémiplégie par lésion cérébrale, de cancers et de tuberculose pulmonaire. incurables médicalement et guéris sont exposés pour illustrer le propos.

Extrait du livre Quand le présent devient Présence, pour une psychothérapie chrétienne,

Éd. de l’Emmanuel, 1993, chapitre III, pp. 57-91, sous la plume du Dr Philippe de Labriolle.

One thought on “L’horathérapie, une thérapie du moment présent”

  1. Ca alors!
    Philippe de Labriolle: mais je l’ai connu ainsi que celle qui est devenue sa femme… en 1973/1974 au MJCF…
    Quel parcours depuis!…
    et moi petit agneau nouveau je dois tout recommencer… Voilà un exposé très intéressant que je devrai relire plusieurs fois…
    La semaine prochaine, je dois rencontre le Père Paul-Marie de Mauroy Président de l’I A D (International association of Delivrance).
    Il m’avait parlé de la méthode VITTOZ….

Les commentaires sont fermés.