Le Mal passe par la liberté humaine

Le 15 septembre 2012, s’adressant à Beyrouth, aux représentants des Institutions, Benoît XVI a eu ces mots très forts:

Nous devons être bien conscients que le mal n’est pas une force anonyme qui agit dans le monde de façon impersonnelle ou déterministe. Le mal, le démon, passe par la liberté humaine, par l’usage de notre liberté. Il cherche un allié, l’homme. Le mal a besoin de lui pour se déployer. C’est ainsi qu’ayant offensé le 1er commandement, l’amour de Dieu, il en vient à pervertir le second, l’amour du prochain. Avec lui, l’amour du prochain disparaît au profit du mensonge et de l’envie, de la haine et de la mort. Mais il est possible de ne pas se laisser vaincre par le mal et d’être vainqueur du mal par le bien (cf. Rm 12, 21). C’est à cette conversion du cœur que nous sommes appelés. Sans elle, les ‘libérations’ humaines si désirées déçoivent car elles se meuvent dans l’espace réduit concédé par l’étroitesse d’esprit de l’homme, sa dureté, ses intolérances, ses favoritismes, ses désirs de revanche et ses pulsions de mort. La transformation en profondeur de l’esprit et du cœur est nécessaire pour retrouver une certaine clairvoyance et une certaine impartialité, le sens profond de la justice et celui du bien commun. Un regard nouveau et plus libre rendra capable d’analyser et de remettre en cause des systèmes humains qui conduisent à des impasses, afin d’avancer en tenant compte du passé pour ne plus le répéter avec ses effets dévastateurs. Cette conversion demandée est exaltante car elle ouvre des possibilités en faisant appel aux ressources innombrables qui habitent le cœur de tant d’hommes et de femmes désireux de vivre en paix et prêts à s’engager pour la paix. Or elle est particulièrement exigeante : il s’agit de dire non à la vengeance, de reconnaître ses torts, d’accepter les excuses sans les rechercher, et enfin de pardonner. Car seul le pardon donné et reçu pose les fondements durables de la réconciliation et de la paix pour tous (cf. Rm 12, 16b. 18).

 

LE DIABLE PARMI NOUS,

INTERVIEW DU CARDINAL COTTIER, théologien émérite de a Maison Pontificale, dans l’Avvenire, en 2004. (22/9/2012). Le texte est repris sur la revue 30 Giorni, n°8, 2004 (http://www.30giorni.it/articoli_id_4180_l4.htm)

par Luciano Moia (L’Avvenire, 28 juillet 2004)  Traduction sur le site benoît et moi

«C’est vrai – confirme le cardinal Georges Cottier, théologien de la Maison pontificale –, le diable agit dans l’ombre et laisse l’homme dans l’incertitude. Un écrivain français a fait dire à Satan: «Je suis celui qui n’existe pas». Le prince du mal agit en cachette. S’il se manifestait ouvertement, il serait terrifiant mais, au moins, sa présence serait claire.

– Mais dans le grand mystère du mal quelle est l’importance de l’action du diable et quelle est la part, au contraire, de la responsabilité de l’homme?
GEORGE COTTIER: Le diable est bien évidemment le grand séducteur parce qu’il essaie d’amener l’homme au péché en présentant le mal comme le bien. Mais nous sommes responsables de la chute parce que la conscience a la capacité de distinguer ce qui est bon de ce qui est mal.

– Pourquoi le diable tente-t-il d’amener l’homme au péché?
COTTIER: Par envie et par jalousie. Le diable veut entraîner l’homme avec lui parce qu’il est lui-même un ange déchu. La chute du premier homme a été précédée de la chute des anges.

– Est-ce une hérésie d’affirmer que le diable fait lui aussi partie du projet de Dieu?
COTTIER: Satan a été créé par Dieu comme un ange bon car Dieu ne crée pas le mal. Tout ce qui sort de la main créatrice de Dieu est bon. Si le diable est devenu mauvais, c’est par sa faute. C’est lui qui, en usant mal de sa liberté, s’est rendu mauvais.

– Y aura-t-il un jour une rédemption pour le démon, comme le soutiennent quelques théologiens?
COTTIER: Disons d’abord: l’homme est tombé dans le péché parce que le premier pécheur, c’est-à-dire le diable, l’a entraîné dans son abîme de mal. De quoi s’agit-il en fait? Du refus de Dieu et, surtout, de l’opposition au Royaume de Dieu comme projet de providence sur le monde.
Ce refus qui naît de la liberté d’une créature totalement spirituelle comme le diable, est un refus total, irrémédiable et radical, comme nous le dit aussi le Catéchisme de l’Église catholique.

– Aucune espérance donc qu’à la fin, la miséricorde de Dieu puisse vaincre la haine du diable?
COTTIER: Le caractère parfait de la liberté de l’ange déchu fait que son choix est définitif. Cela ne signifie pas mettre une limite à la miséricorde de Dieu, qui est infinie. La limite, éventuellement, est constituée par l’usage que le diable fait de la liberté. C’est lui qui empêche Dieu d’effacer son péché.

– Pourquoi le diable, qui est un esprit d’une très grande intelligence, use-t-il de cette façon de la liberté qui est toujours pourtant un don de Dieu?
COTTIER: Nous sommes là devant le mystère. Le mystère du mal est avant tout le mystère du péché. Nous sommes frappés justement par les maux physiques, mais il y a un mal beaucoup plus radical et plus triste qui est le mal du péché. Le diable s’est figé dans son refus. Et surtout, le péché de l’ange est toujours plus grave que celui de l’homme. L’homme a en lui tant de faiblesses que, d’une certaine manière, sa responsabilité peut en être estompée; l’ange est un pur esprit et n’a donc pas d’excuse lorsqu’il choisit le mal. Le péché de l’ange est un choix terrible.

– Il semble impossible qu’un ange créé dans la lumière de Dieu ait pu choisir le mal…
COTTIER: Quand nous parlons d’un ange déchu à cause du péché, nous affrontons un sujet très sérieux et nous devons donc le traiter avec un très grand sérieux. Dans la tentation de l’homme, il y a presque un reflet de ce qu’a été le péché de l’ange. Voici la séduction suprême: se mettre à la place de Dieu. Satan n’a pas lui non plus reconnu sa condition de créature.

– Pourquoi le démon est-il appelé prince de ce monde?
COTTIER: C’est une expression de l’évangile de Jean. Cela signifie que le monde, quand il oublie Dieu, est dominé par le péché. L’action du démon est guidée par la haine à l’égard de Dieu et elle peut créer de graves dommages quand nous cédons à ses tentations. Le mal principal du démon est le mal spirituel, celui du péché. Cette action touche l’individu comme la société.

– Dieu n’aurait-il pas pu empêcher tout cela?
COTTIER: Si, mais il a permis que le démon comme l’homme aient la liberté d’agir et, parfois, de pécher. C’est un mystère terrible. Saint Paul dit: «Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu». C’est-à-dire que, quand nous sommes avec Dieu, même le mal concourt à notre bien.

– Difficile à accepter…
COTTIER: Pensons aux martyrs. À l’extraordinaire bien spirituel qui, à la lumière de la foi, dérive d’une tragédie comme un martyre. Saint Augustin commentant Paul dit: «Dieu n’aurait pas permis le mal s’il n’avait pas voulu faire de ce mal un plus grand bien». Il y a des biens que l’humanité n’aurait pas connus s’il n’y avait pas eu la présence du péché et du mal. C’est difficile à dire, mais c’est la vérité.

– Comment le diable agit-il dans la réalité de tous les jours?
COTTIER: Nous pouvons le comprendre à partir de certaines expressions de l’évangile de Jean, lorsqu’il dit que le démon est homicide dans son principe. C’est-à-dire qu’il est destructeur et qu’il fait mourir, soit dans le sens propre soit spirituellement. C’est pour cela qu’il est appelé le grand tentateur.

– Est-ce une référence au diable lorsque nous disons dans le Notre Père «ne nous laissez pas succomber à la tentation»?
COTTIER: Oui, nous demandons à Dieu de résister à la tentation. C’est une erreur de penser que toutes les tentations viennent du démon, mais les plus fortes et les plus subtiles, les plus spirituelles, portent certainement sa marque. Et ce sont des tentations aussi bien individuelles que collectives. Le démon agit sur l’histoire humaine. Son influence est négative. La mort, le péché et le mensonge sont les signes de sa présence dans le monde.

– Père Cottier, vous dites que les tentations ne viennent pas toutes du démon. De quoi d’autre devons-nous donc nous garder?
COTTIER: La tradition chrétienne nous dit qu’il y a trois sources de tentations. La plus terrible est, bien sûr, celle du démon. Ensuite il y a le monde, la société, les “autres”, dans l’acception de Jean. Et enfin, il y a la “chair”, c’est-à-dire nous-mêmes. Saint Jean de la Croix dit que, de ces trois tentations, la plus dangereuse est la dernière, c’est-à-dire nous-mêmes. Pour chacun de nous le plus perfide ennemi, c’est nous-mêmes. Avant d’attribuer les tentations au démon et au monde, pensons à nous-mêmes. Nous retrouvons aussi là l’importance de l’humilité et du discernement. L’Esprit Saint nous donne le don du discernement et nous préserve de l’orgueil de trop nous fier à nous-mêmes.

– Quelle est l’attitude que le chrétien devrait adopter face au mystère du Malin?
COTTIER: Il ne faut jamais oublier que la passion et la mort de Jésus ont pour toujours triomphé du démon. C’est une certitude. Saint Paul nous le dit. La foi est la victoire sur le père du péché et du mensonge. Cela veut dire que le démon, étant une créature, n’a pas un pouvoir infini. Malgré tous ses efforts le démon ne pourra jamais empêcher l’édification du Royaume de Dieu qui croît malgré toutes les persécutions. Le chrétien, grâce à la fidélité dans la foi, vainc le mal.

– En conclusion…
COTTIER: Nous devons prendre le démon très au sérieux mais nous ne devons pas croire qu’il est tout puissant. Il y a des gens qui ont une peur irrationnelle du démon. La confiance chrétienne qui se nourrit de prière, d’humilité et de pénitence doit être surtout confiance dans l’amour du Père. Et cet amour est plus fort que tout. Nous devons avoir conscience que la miséricorde de Dieu est assez grande pour vaincre tous les obstacles.